François Héran, “Comment se fabrique un oracle. La prophétie de la ruée africaine sur l’Europe”, laviedesidees.fr, 18 sept. 2018

Nous remercions La Vie des idées pour son aimable autorisation de publier cet article en simultané sur notre site. Lire cet article sur le site de La Vie des idées.

Les prédictions alarmistes
sur les migrations africaines ont le vent en poupe. François Héran montre qu’elles
ne reposent pas tant sur une approche démographique que sur une conjecture
économique, et un sophisme : le développement de l’Afrique ne pourrait se
faire qu’au détriment de l’Europe.

En couverture, une image-satellite de l’Afrique la nuit et ce titre
en lettres jaunes : « La Ruée vers l’Europe ». Quelques lueurs percent
les ténèbres à hauteur du Nigéria, de l’Afrique du Sud ou des côtes du Maghreb ;
d’autres soulignent le cours du Nil et son delta. Le contraste est saisissant
avec les taches lumineuses qui constellent le continent européen, et le message
est clair : comment les populations de l’Afrique noire ne seraient-elles
pas attirées par les lumières du Nord ?

« La Ruée vers l’Europe »[i]… Racoleur s’il en est, ce
titre n’est pas une initiative de l’éditeur car, dès l’introduction, l’auteur
assène sa conclusion : « la jeune Afrique va se ruer vers le Vieux
Continent, cela est inscrit dans l’ordre des choses… » (p. 15). Et
de citer deux précédents : l’exode des Européens pauvres vers le Nouveau
monde à la fin du xixe
siècle, la migration en masse des Mexicains vers les États-Unis depuis les
années 1970. Si les Africains suivaient l’exemple mexicain d’ici à 2050,
« dans un peu plus de trente ans, entre un cinquième et un quart de la
population européenne serait alors d’origine africaine » (p. 18). Dans
un entretien donné au Figaro le 14
septembre dernier, Stephen Smith s’étonne qu’on puisse juger ces propos
excessifs, comme je l’ai fait dans un article récent[ii] : «
ruée » ne voudrait pas dire « invasion » mais seulement « défi
démographique ». Réfuter sa théorie sur la base d’arguments chiffrés, c’est jeter
l’« anathème » sur son livre, « étouffer le débat ». À ce compte, les mots
ont-ils encore un sens ? L’enjeu est suffisamment grave pour qu’on prenne la
peine d’approfondir le débat en examinant les méthodes, les hypothèses et
surtout les présupposés d’une prophétie qui doit sa séduction au fait qu’elle
se veut à la fois fracassante et mesurée.

Car les chiffres annoncés par Smith ont fait mouche. Dans son entretien
du Palais de Chaillot (15 avril 2018), le président Macron a justifié sa
politique migratoire restrictive en invoquant la « bombe » de la
démographie africaine « formidablement décrite » dans l’ouvrage de
Smith. Pour Marcel Gauchet, interrogé dans L’Obs,
c’est une lecture qu’il faudrait rendre « obligatoire pour tous les hommes
politiques » (27 juin 2018) — une déclaration saluée par le sénateur
socialiste du Loiret, Jean-Pierre Sueur (blog du 2 juillet 2018). Et l’on
pourrait citer d’autres figures de la scène intellectuelle ou politique
française qui s’appuient sur ce scénario d’allure démographique pour appeler la
classe politique à « prendre ses responsabilités » face à l’afflux
des migrants.

Une « ruée » assurée, à condition que…

Il faut attendre les pages 139 et 143 de l’essai de Stephen
Smith pour découvrir que l’annonce sensationnelle d’une ruée prochaine de l’Afrique
subsaharienne sur la vieille Europe ne pourra s’accomplir qu’à « deux
conditions majeures » : que cette région du monde sorte de la
pauvreté en l’espace d’une trentaine d’années et que ses diasporas aient eu auparavant
le temps de se développer. On découvre alors — j’y reviendrai — que la
prophétie de la « ruée » relève plus de la conjecture économique que de la
prévision démographique. Smith le sait, les projections démographiques de l’ONU
actualisées tous les deux ans ont beau annoncer un peu plus qu’un doublement de
la population subsaharienne d’ici 2050 (elle passerait de 900 millions à 2,2
milliards dans le scénario médian), cela ne suffira pas à déclencher le
raz-de-marée annoncé. Il doit imaginer pour cela des forces d’attraction
autrement plus puissantes.

L’analogie avec le Mexique repose, en effet, sur une pétition de
principe, qui consiste à s’accorder d’emblée le résultat à démontrer (begging the question, dit-on en anglais).
Imaginons, dit Smith en substance, que l’Afrique au sud du Sahara atteigne à
brève échéance (avant 30 ans) le niveau de développement du Mexique, ses
habitants migreraient alors dans les mêmes proportions que les Mexicains aux
États-Unis. C’est oublier que l’Afrique subsaharienne n’est pas le Mexique —
pas même le Mexique d’il y a trente ans — et que Ouagadougou ou Niamey n’ont
pas grand-chose à voir avec Mexico ou Guadalajara. Si l’on place l’indice de
développement humain sur une échelle de 1 à 10, comme je l’ai fait dans la
publication de l’INED, la plupart des pays subsahariens se situent en 1, tandis
que le Mexique est en 6, la France en 9 et les États-Unis en 10. Autant les
migrations du niveau 6 vers le niveau 10 sont massives (25 millions de
personnes dans les diasporas concernées), autant celles qui vont du niveau 1
aux niveaux 9 ou 10 sont limitées (moins de 2,3 millions). Or qui peut croire qu’à
l’échéance de 2050, l’Afrique subsaharienne aura brûlé les étapes du
développement pour rejoindre la position relative actuelle du Mexique ?

Il ne suffit pas de recourir à l’hypothèse d’une « masse
critique » d’habitants accédant à la prospérité pour accréditer le scénario d’une
mutation générale des comportements dans
un si bref délai, alors même que l’explosion démographique qui préoccupe tant l’auteur
est, tout au contraire, le résultat d’une stagnation persistante de la
transition démographique, avec les taux de fécondité les plus élevés du monde.
Souligner cette stagnation, ce n’est pas enfoncer l’Afrique dans la fatalité du
sous-développement, c’est faire preuve d’un minimum de réalisme : rien ne
permet d’étayer le scénario d’une chute imminente et ultra-rapide de la
fécondité subsaharienne sur le modèle de la Chine, de l’Iran ou de l’Algérie.

Ramener l’inconnu au connu

Il n’est guère besoin de réfuter le parallèle avec la migration européenne vers le Nouveau Monde, tant les facteurs d’attraction de ce dernier au XIXe siècle diffèrent de ceux de l’Europe du XXIe. Le parallèle avec le Mexique me paraît plus intéressant, car il illustre bien la méthode documentaire de l’auteur. Les références citées en appui, « Millman 2015 » et « Douthat 2015 », ne renvoient pas à des recherches scientifiques mais, pour la première, à un éditorial de la revue Politico,« Africa will dominate the next century », signé en mai 2015 de Noah Millman, tandis que la seconde (absente de la bibliographie mais qu’on repère aisément sur Internet) remonte à une tribune de Ross Douthat, « Africa’s Scramble for Europe », publiée en août 2015 dans le New York Times. Si l’on prend la peine de se reporter au texte de Millman, on découvre que le long développement de Smith sur le modèle mexicain (p. 179), central dans l’argumentation de l’ouvrage, décalque ses formules de très près (comme, par exemple, la comparaison du Rio Grande avec la Méditerranée) sans se soucier d’apposer des guillemets. Mais qui est Millman ? Responsable de la rubrique littéraire de Politico, il n’est ni démographe ni spécialiste de l’Afrique mais il a travaillé naguère dans la finance et sait faire une règle de trois. Sa méthode est simple : il s’agit de convaincre l’auditoire américain peu au fait de l’Afrique en ramenant l’inconnu au connu, c’est-à-dire en plaquant le modèle mexicain sur les réalités africaines. Quant à Ross Douthat, auteur régulier de tribunes traitant à peu près de tous les sujets, il est cité parce qu’il cite… Millman.

En fin d’ouvrage, Smith nous explique qu’à poursuivre l’aide au
développement ou à trop favoriser l’immigration, la politique européenne
« risque de transformer les flux
migratoires africains en ruée vers l’Europe » (p. 225, je souligne). Surprise
du lecteur : la ruée proclamée en couverture avec tant d’aplomb n’est donc
plus inéluctable ? Qu’importe, le correctif vient trop tard pour retenir l’attention
des commentateurs, qui sont rarement allés plus loin que la couverture ou l’introduction.
Le message qui « imprime » dans le débat public, comme on dit de nos
jours, est celui que l’auteur a choisi de mettre en exergue, le seul qui
pouvait garantir le succès du livre, à savoir : le pire est sûr, l’Europe
sera submergée par l’Afrique.

Un paradoxe majeur du livre est qu’il contient les éléments qui
minent la thèse principale. L’auteur sait pertinemment qu’à l’échelle mondiale
ce ne sont pas les régions les plus pauvres qui émigrent le plus. Il sait qu’au
sud du Sahara l’on manque des ressources nécessaires pour migrer en masse. Il
ne lui a pas échappé non plus (c’est dûment rappelé en quatrième de couverture)
que l’aide au développement a toutes chances de relancer l’émigration au lieu
de la réduire — au point que certains commentateurs, comme Marcel Gauchet, ont
crédité Stephen Smith de cette découverte, comme si les économistes du développement
ne l’avaient pas déjà établie de longue date.

Smith, à dire vrai, semble lui-même la tenir de seconde main. Il
cite longuement sur le sujet un éditorial de Jeremy Harding, l’un des
rédacteurs en chef de la London Review of
Books
, auteur d’un livre-reportage sur le passage des frontières
(p. 148-149). On retrouve ainsi dans la Ruée quelques acquis de la recherche, mais transmis par des voies
indirectes — de préférence journalistiques et littéraires. On ne saurait lui en
faire grief. Le problème est ailleurs : il réside dans le fait qu’à l’heure
de tirer sa conclusion, Smith ne tient aucun compte de ces acquis.

Une documentation lacunaire

Livre bien documenté, ai-je lu çà et là. Je suis frappé du
contraire. Pour un spécialiste chevronné de l’Afrique, la documentation est
lacunaire et obsolète. Smith soutient, par exemple, que les démographes se
seraient aveuglés sur l’évolution de la fécondité africaine. C’est oublier que
le plus lu des démographes africanistes dans les années 1990, John Caldwell,
avait attiré l’attention de ses collègues sur le retard de la transition
démographique dans les pays enclavés de l’Afrique subsaharienne, y compris dans
un article remarqué de Pour la Science [iii]. En
2004 déjà, Dominique Tabutin et Bruno Schoumaker, dans un bilan détaillé de la
démographie de l’Afrique publié par l’INED, avaient dûment signalé que la
baisse de la fécondité était enrayée dans une quinzaine de pays africains,
faute d’être soutenue par un développement économique et social suffisant[iv]. Plus
récemment, en 2015, un éminent démographe de l’INED, Henri Leridon, est revenu
à la charge sur « la transition démographique explosive » de l’Afrique[v].
Aveugles, les démographes ? La cécité est plutôt du côté de l’auteur, qui
ne cite aucune de ces publications, alors que les revues Pour la Science, Population
ou Futuribles sont aisément
accessibles.

Plus récemment, Population
and Development Review
, une revue phare dans le domaine de la démographie
des pays du Sud, a réuni treize articles sur l’évolution de la fécondité en
Afrique subsaharienne, dont l’un signé d’une démographe française[vi]. Cette
parution est postérieure à la rédaction de la Ruée. Mais, qu’on lise l’introduction générale, assortie d’une
copieuse bibliographie, et l’on verra que l’évolution de la démographie
africaine, loin d’avoir été « délaissée » par les démographes dans
les dernières décennies, a fait l’objet de débats intenses, y compris à l’époque
où l’épidémie de sida captait le plus gros de l’attention.

Smith évoque au passage la « tragédie statistique » de
l’Afrique, c’est-à-dire le manque dramatique de données statistiques sur ce
continent. C’est peut-être vrai des données économiques mais, s’agissant des
données démographiques, ce constat est obsolète. Tabutin et Schoumaker
soulignaient déjà en 2004 « un progrès considérable des connaissances »
sur la démographie de l’Afrique, que ce soit sur la fécondité, la mortalité ou
les migrations. Il faut jeter un coup d’œil au volume méthodologique que la
division de la Population des Nations-Unies a publié en ligne en 2017 pour
accompagner la sortie de ses dernières projections ; on y voit que les
experts de la division ont intégré les tendances fournies par une longue série
d’enquêtes : plusieurs dizaines pour le seul Nigéria ! Informations
très accessibles, là encore. Encore fallait-il, pour les trouver, sortir de l’essayisme
ou de la sphère journalistique.

Smith fait grand cas des enquêtes compilées par l’Institut
Gallup sur les intentions de migrer, selon lesquelles plus d’un tiers des
Subsahariens aimeraient quitter leur pays. Il cite les chiffres de seconde main
(via un article de L’Opinion) et sans
le moindre recul. Or il faut revenir à la question posée : « dans l’idéal,
si vous en aviez l’occasion, aimeriez-vous vous installer durablement dans un
autre pays ou continuer de vivre ici ? » Dès qu’on demande si cela
pourrait se faire dans les douze mois et, plus encore, si des préparatifs ont
été engagés, les taux s’effondrent à moins de 5 %. Il y a loin du rêve à
la réalité. Les chercheurs italiens qui ont récupéré les données de ces
enquêtes à la demande de la Commission européenne aboutissent à la même
conclusion : l’« Indice de migration potentielle » construit par Gallup
sur cette base n’a aucune valeur prédictive[vii]. Pas
plus qu’il n’en a, du reste, pour les jeunes Français, qui déclarent dans ces
mêmes enquêtes des intentions d’émigrer cinq fois supérieures à la réalité
observée.

Une source-clef : la base mondiale des diasporas

La lacune la plus criante de la Ruée est l’absence de référence à une source majeure de
connaissances sur l’état des diasporas dans le monde, la « Base bilatérale
des migrations » dressée conjointement depuis une quinzaine d’années par l’OCDE,
la Banque mondiale et le FMI, une base que j’ai exploitée, après nombre de
chercheurs, dans ma récente publication[viii]. Il s’agit
d’un tableau de 215 lignes et 215 colonnes, téléchargeable sur un tableur
standard, qui fournit pour chaque pays ou territoire de la planète le nombre de
natifs résidant ailleurs, soit un total de 266 millions de migrants sur 7,7
milliards d’habitants. Alors que les premières éditions de cette matrice se
contentaient le plus souvent du critère de la nationalité, c’est désormais le
pays de naissance qui est retenu pour la grande majorité des pays, ce qui
signifie que, contrairement à une rumeur tenace (qui hante encore les blogs),
les immigrés naturalisés continuent de compter pour le démographe des
migrations. Les sources compilées dans cette base bilatérale ne se limitent pas
aux recensements ; elles incluent les registres de population et, mieux
encore, les tendances tracées par les enquêtes démographiques auxquelles je
viens de faire allusion.

Figure 1. Distribution des migrants dans le monde selon l’indice de développement humain (IDH) du pays d’origine et du pays hôte.
Lecture : l’IDH combine espérance de vie, scolarisation et revenu par tête. Il est ordonné ici en 10 groupes comptant un nombre égal de pays. Les pays les moins développés (groupes 1 et 2) ont très peu de migrants dans les pays les plus développés (9-10), à la différence des pays de rang moyen ou élevé. Sont inclus en 6>10 les Mexicains aux États-Unis ; en 4>10 les Philippins au Royaume-Uni, au Canada et aux États-Unis ; en 3>10 les Pakistanais dans ces mêmes pays, ainsi que les Syriens en Allemagne, Autriche et Suède. La France est dans le groupe 9. Figure reprise du bulletin Population et sociétés, n° 558, sept. 2018

Un avantage majeur de cette matrice mondiale des diasporas est
le rapprochement systématique des informations entre origine et destination,
qui permet un contrôle de cohérence croisé, pays par pays. La qualité de cet
outil n’a cessé de s’améliorer à mesure que les économistes du FMI ou de l’OCDE
se sont employés à l’actualiser. Insistons-y : cette qualité ne dépend pas
du travail de tel ou tel organisme statistique, national ou international ;
il est d’abord la résultante des efforts accomplis par les organismes du monde
entier. La théorie du complot, si prompte à dénoncer « l’omerta des
chiffres », devrait imaginer une conspiration mondiale pour soutenir que
ces chiffres sont dénués de valeur.

Que faire d’une telle base de données ? Chacun est libre de
l’enrichir en affectant à chaque pays une série d’indicateurs pertinents récupérables
depuis d’autres bases de données, qu’ils soient démographiques, économiques,
éducatifs, linguistiques, juridiques ou géopolitiques. L’utilisateur peut
également qualifier les écarts observables entre les pays deux à deux :
distance géographique, frontière commune, écart des revenus, existence d’une
ancienne relation coloniale, importance de la diaspora déjà installée et autres
facteurs plus qualitatifs. Il peut aussi regrouper les pays à sa guise dans des
ensembles significatifs. Il peut enfin appliquer à cette base des taux de
croissance potentiels par sexe et âge, empruntés à des projections
démographiques, comme celles de l’ONU.

Ces traitements de données sont forcément plus laborieux que la
lecture des tribunes politiques ou des éditoriaux littéraires mais il s’en
dégage un faisceau de conclusions convergentes, dégagées de longue date par les
économistes et les démographes et qui, toutes, viennent ruiner le schéma des
vases communicants. On s’imagine souvent que les pays les plus jeunes sont
voués à migrer vers les pays les plus âgés, les plus féconds vers les moins
féconds, les plus pauvres vers les plus riches, les plus denses vers les moins
denses, les pays tropicaux vers les pays tempérés… Combien de fois n’ai-je pas
lu que les « hautes pressions démographiques » allaient fatalement se
répandre dans les aires de « basses pressions », alimentant ainsi l’idée
d’un « suicide démographique de l’Europe » créateur d’« appel d’air » !
Hélas, ce n’est pas parce qu’une métaphore est évocatrice qu’elle est forcément
juste. L’image du trop-plein-qui-déborde est impuissante à rendre compte des
phénomènes démographiques, y compris des flux migratoires.

Une conjecture plus économique que démographique

Dans son entretien au Figaro,
Stephen Smith juge sans intérêt la base mondiale des diasporas au motif qu’elle
n’envisage pas le scénario de croissance économique accélérée qu’il postule pour
l’Afrique. C’est confondre les registres. Une base de ce type donne à voir la
répartition mondiale des migrations à un instant donné : elle ne saurait
intégrer a priori les hypothèses
de croissance pour l’avenir. Mais si l’on veut projeter des hypothèses pour les
décennies à venir, c’est une toile de fond indispensable. Sans ce cadrage, les
hypothèses se perdent dans le vide et deviennent incontrôlables ; elles
restent à la merci du libre jeu des analogies, y compris les plus irréalistes.

En croisant pour chaque génération la base mondiale des migrations
avec les projections démographiques de l’ONU pour 2050, on est en mesure d’estimer
le poids des diasporas dans les pays d’accueil, dans l’hypothèse d’une
persistance des facteurs actuels d’émigration. C’est ce que j’ai fait dans le
bulletin Population et sociétés de
septembre 2018, déjà cité, avec pour résultat un nombre de migrants
subsahariens pour 2050 très inférieur au chiffre avancé par Stephen Smith,
environ cinq fois moindre. Que signifie cet écart ? Tout simplement que le
scénario de la « ruée » migratoire de l’Afrique subsaharienne sur l’Europe
ne résulte pas, pour l’essentiel, d’un déterminisme démographique mais d’une conjecture économique, alors qu’une partie de l’argumentaire développé par
Smith, celle qui est portée par le sous-titre (« la jeune Afrique en route vers
le Vieux Continent »), suggère faussement le contraire.

Mes estimations pour 2050 se situent dans l’ordre de grandeur
des résultats obtenus par deux expertises plus approfondies qui exploitent
également la base des diasporas, l’une signée des chercheurs du Fonds monétaire
international[ix], l’autre du Centre commun
de recherches de la Commission européenne[x]. Smith
cite la première, mais sans relever le fait que depuis les recensements de
2000, l’augmentation du nombre de Subsahariens ayant quitté l’Afrique
subsaharienne reflète pour l’essentiel la croissance générale de la population.
En proportion, la part des migrants qui restent dans la région a peu bougé
depuis 1990. Elle se situe autour des trois-quarts (70 % à l’heure
actuelle, selon la base mondiale des diasporas, contre 15 % seulement vers
l’Europe). La migration interne à l’Afrique subsaharienne devrait également
bénéficier de la mise en œuvre de l’accord de libre circulation des personnes
signé en mars 2018 par 27 pays africains.

Une métaphore trompeuse : le déversement du
trop-plein

La base mondiale des diasporas atteste, en effet, qu’aucune des
métaphores habituelles sur la logique des mouvements de population ne modélise
correctement la distribution effective des migrants de par le monde. Les
« lois » de déversement qu’elles prétendent énoncer sont démenties
par trop de contre-exemples. Les pays qui ont les plus forts taux d’émigration vers
les pays prospères sont plutôt de taille moyenne et de revenu moyen, tels le Mexique,
la Turquie, le Maghreb, les Balkans ou l’Asie centrale, et, surtout, ce sont
des pays déjà très engagés dans la baisse de la fécondité, ce qui n’est pas le
cas de l’Afrique au sud du Sahara. Si l’on ouvrait davantage les frontières, ce
n’est pas la « misère du monde » qui s’inviterait chez nous mais la
richesse émergente.

Stephen Smith a beau savoir que l’extrême pauvreté n’est pas un
facteur de migration, il continue d’entretenir les autres variantes du mythe
des vases communicants, notamment quand il évoque l’inexorable pression qu’exercent
sur les sociétés vieillissantes les jeunes en surnombre, impatients de s’émanciper.
Il va jusqu’à suggérer que les sociétés européennes, incapables de financer
leur système de retraite pour cause de vieillissement, n’auraient d’autre
dilemme que de fermer les frontières au risque de dépérir sur place ou,
inversement, de les ouvrir au risque de ployer sous le nombre des cotisants
africains : « doit-on, pour financer une sécurité sociale a minima, accepter qu’un quart des
habitants de l’Europe – plus de la moitié des moins de trente ans – seront
“africains” en 2050 ? » (p. 179-180). Et de citer le
fameux rapport de la division de la Population de l’ONU sur les
« migrations de remplacement »[xi],
rapport régulièrement invoqué par les tenants de la thèse du « grand remplacement ».

Comment interpréter le dernier scénario de l’ONU sur les « migrations de remplacement »

Smith assure se référer au scénario de l’ONU visant à stabiliser
la population active de l’Europe à l’horizon 2050. Mais dans le cas de la
France, le nombre de migrants accueillis chaque année opère déjà cette
stabilisation. Smith se réfère en réalité au dernier scénario envisagé dans le
rapport, qui consiste à figer durablement le rapport numérique entre population
d’âge actif (15-64 ans) et personnes âgées (65 ou plus) — ou « rapport de
dépendance » — en faisant appel à des migrants jeunes, sans rien changer aux
paramètres de la durée du travail ou de l’âge à la retraite. Or c’est là une
solution irréaliste, explique l’ONU, en raison de l’allongement de la vie qui
vieillit la population « par le haut ». Le blocage du rapport de dépendance
jeunes/vieux exigerait d’introduire dans les pays vieillissants des myriades de
migrants, qui vieilliront à leur tour. Dans le cas de la France, les deux tiers
de la population seraient alors des migrants ou des descendants de migrants. Un
pays âgé comme la Corée n’aurait pas assez de l’arrière-monde chinois pour y
parvenir. En achevant ainsi son rapport, l’ONU voulait prouver par l’absurde, sur un scénario fictif, que l’immigration ne permettait
pas de contrer le vieillissement, y compris en France, et que ce dernier
appelait des mesures d’un autre type.

J’ai raconté ailleurs en détail l’histoire des interprétations
extravagantes dont ce document de l’ONU a fait l’objet en France[xii]. Sa
diffusion dans la presse avait soulevé l’ire de Jean-Marie Le Pen, qui accusa
aussitôt l’ONU d’avoir conçu le plan « criminel » d’une
« submersion migratoire » de l’Europe — première apparition avant la
lettre de la thèse complotiste d’un « grand remplacement » voulu par
les élites mondiales, même si elle n’était pas encore polarisée par l’islam. Erreur
grossière d’interprétation, qui revenait à confondre projection et projet.
Quinze ans plus tard, Marine Le Pen la reproduira dans plusieurs déclarations,
en y ajoutant ses propres distorsions. Elle n’a pas seulement pris le scénario
contrefactuel de l’ONU pour une image du réel ; les projections de l’ONU
pour l’Europe sont devenues dans son cerveau un complot de l’Union européenne,
et la référence à l’horizon 2050 un complot ourdi depuis… les années 1950.

On ne retrouve pas la théorie du complot dans l’analyse de
Stephen Smith, mais l’erreur première persiste bel et bien, à savoir une
lecture au premier degré des proportions extravagantes de migrants du Sud dans
les populations du Nord projetées pour 2050 (« plus de la moitié des moins
de trente ans en 2050 », nous dit-il en renvoyant au rapport onusien),
alors que ce scénario contrefactuel n’avait de sens que dans le cadre d’une
démonstration par l’absurde.

Le gâteau de la protection sociale

Si l’on croit dur
comme fer au scénario d’un afflux massif et désordonné de migrants du Sud (car
c’est cela que veut dire le mot « ruée » en bon français), le seul doute qui
subsiste est de savoir s’il est encore temps de lui barrer la route en
employant les grands moyens. Le débat étant ainsi formaté, Smith peut se
permettre d’hésiter : les politiques ont « de la marge » mais
« il se fait tard ». Au delà de ce flottement se profile une
certitude qui fait le cœur de l’argumentation : les perspectives de
développement seraient « de bons augures » pour l’Afrique mais de
« funestes présages pour l’Europe » (p. 225). Comme si chacun
des deux continents ne pouvait survivre qu’au détriment de l’autre. Une coutume
napolitaine veut qu’on ne puisse souhaiter la bonne année à quelqu’un sans la
souhaiter secrètement mauvaise à quelqu’un d’autre. C’est le principe du Limited Good ou du jeu à somme nulle,
dégagé dans un article fameux de George Foster (1965)[xiii]
et dont il faudra un jour retracer l’histoire politique. Là se situe le nœud de
l’ouvrage : non pas le développement rigoureux d’un mécanisme
démographique mais une conjecture économique d’autant plus optimiste pour l’Afrique
(un rattrapage accéléré en l’espace de trente ans) qu’elle est jugée désastreuse
pour l’Europe.

À la fin de son essai, Smith reprend le propos de comptoir
jamais démontré selon lequel l’immigration serait foncièrement incompatible
avec l’État-providence, ce que l’histoire sociale du pays a pleinement démenti
depuis la Seconde guerre mondiale. Faut-il rappeler les études détaillées de l’OCDE
à ce sujet[xiv], complétées plus
récemment par la démonstration d’Hippolyte d’Albis et de son équipe[xv], à
savoir que l’immigration ou, plus précisément, un afflux soudain de migrants ou
de demandeurs d’asile, loin de ruiner la protection sociale et d’aggraver le
chômage, se traduit à terme par une augmentation du PIB et une remontée du taux
d’emploi ? D’Albis montre simplement que l’effet positif est retardé dans
le cas des demandeurs d’asile, et ce pour une raison simple : l’interdiction
qui leur est faite de travailler en attendant l’instruction de leur demande.

L’erreur est toujours la même : oublier que les immigrés
sont aussi des producteurs et des consommateurs, des contribuables et des
cotisants, s’imaginer qu’ils entament le gâteau commun au lieu de l’accroître.
Certes, ils coûtent à la société quand ils sont jeunes, lui rapportent à l’âge
mûr et lui coûtent à nouveau au grand âge, mais, comme l’a bien montré l’OCDE,
ce cycle de vie se retrouve dans le reste de la population, avec des
différences minimes liées aux structures par âges. L’idée que les migrants
« prennent » le travail des natifs ou ponctionnent indûment leurs
prestations sociales relève, là encore, du sophisme du travail et des
ressources en quantité fixe, qui imprègne toute la partie finale de l’essai de
Stephen Smith. On retrouve la même idéologie dans les conclusions d’allure
philosophique que tire Gauchet de sa lecture de Smith : nous aurions à
choisir entre la « liberté » et le « pouvoir »,
comprenez : la liberté d’admettre le tout-venant au nom des droits de l’homme
et le pouvoir de garder la maîtrise exclusive de nos ressources. C’est s’imaginer
que le bien existe en quantité finie, comme s’il fallait renoncer à vouloir
concilier réalisme et respect des droits, politique et morale.

Pour retourner une formule éculée, les analyses économiques menées
par l’OCDE ou par l’équipe d’Hippolyte d’Albis produisent des résultats qui « fâchent »,
tant ils heurtent la vision du gâteau de taille fixe que les natifs et les
immigrés ne sauraient consommer sans se nuire mutuellement. Le véritable
« déni » (autre formule rhétorique dont on use et abuse dans le débat
sur l’immigration) consisterait à balayer ces résultats de la recherche d’un
revers de main. Or, tant qu’on ne les a pas sérieusement démentis par une
réfutation de même niveau, ils sont incontournables et ce n’est pas le
maniement de métaphores évocatrices ou d’analogies irréalistes qui pourra tenir
lieu de démonstration.

De la même façon, il ne suffit pas de renvoyer dos à dos les
tenants de l’Europe forteresse et ceux de l’Europe passoire pour s’octroyer un
brevet de pragmatisme et se draper dans l’« éthique de
responsabilité » face à l’« éthique de conviction ». L’auteur a
beau opposer régulièrement deux repoussoirs pour se poser en réaliste modéré,
il s’engage lui-même dans une voie extrême quand il croit pouvoir lire dans les
projections de la démographie subsaharienne la promesse d’une intrusion massive
aboutissant à créer — excusez du peu — une « Eurafrique »
(p. 227).

Ni alarmer ni rassurer : établir les faits

La démographie ressemble à la musique : elle attire
beaucoup d’amateurs mais bien peu savent lire une partition. Dans le cas
présent, il y a maldonne sur la nature même du jeu : il relève de la
spéculation économique et d’une communication à sensation, et non pas d’une
démonstration de nature démographique. Face à la crainte de l’envahissement
sous le nombre, qui est une variante faussement objective de la peur de l’autre,
le démographe a le devoir d’éclairer ses concitoyens sur les ordres de grandeur
des mouvements de population. Il doit aussi identifier la nature exacte des
hypothèses mises en œuvre et des préjugés qui les sous-tendent. À rebours
d’une idée très répandue, son objectif n’est pas de rassurer ou d’alarmer mais
de prendre la mesure des choses en les ramenant à leurs justes proportions,
seul moyen d’éclairer dûment une politique lucide à long terme.

S’il faut craindre une « ruée », ce n’est pas celle
des étrangers venus du Sud pour transformer l’Europe en « Eurafrique » mais
celle qui consiste à se jeter sur la première explication venue ou à s’emparer
précipitamment de métaphores outrancières pour frapper l’opinion à bon compte.
Reste à espérer que les responsables politiques, désormais mieux armés, sauront
à l’avenir éviter de tels pièges et cesseront d’agiter le spectre du péril
noir.

Publié dans lavidesidees.fr, le 18 septembre 2018.

Le titre de cet article fait référence au texte de Lucien Febvre publié dans les Annales en 1946 : Comment se fabrique un oracle : la prophétie de sainte Odile


[i] Stephen Smith, La Ruée vers l’Europe. La jeune Afrique en
route pour le Vieux Continent
, Paris, Grasset, 2018, 268 p.

[ii] F. Héran,
« L’Europe et le spectre des migrations européennes », Population et sociétés, n° 558,
septembre 2018, 4 p.

[iii] J. C. Caldwell, P.
Caldwell, « La natalité élevée de l’Afrique subsaharienne », Pour la Science, n° 153, juillet
1990.

[iv] D. Tabutin, B.
Schoumaker, « La démographie de l’Afrique au sud du Sahara des années 1950
aux années 2000. Synthèse des changements et bilan statistique », Population, 2004/3, n° 59,
p. 521-622.

[v] H. Leridon,
« Afrique subsaharienne : une transition démographique
explosive », Futuribles, n°407,
juillet-août 2015, p. 5-21.

[vi] John B. Casterline, John Bongaarts (eds.), “Fertility
transition in Sub-Saharan Africa”, Supplement to Population and Development Review, vol. 43, 2017 [recueil de 14
articles].

[vii] S. Migali, M.
Scipioni, A global analysis of intentions
to migrate
, European Commission, Joint Research Centre, 2018, 57 p.

[viii] D. Ratha, S.
Mohapatra, S. Silwal, Recueil de
statistiques 2011 sur les migrations et les envois de fonds
, Washington :
Banque mondiale, 2018, 275 p.

[ix] J. González-García, E. Hitaj, M. Mlachila, A. Viseth, M.
Yenice, “Sub-Saharan African migration, Patterns and Spillovers”, International
Monetary Fund, Spillover Note 9,
2016, 16 p.

[x] F. Natale, S. Migali, R. Münz, Many more to come? Migration from and within Africa, Joint Research
Centre, Bruxelles, Commission européenne, 36 p.

[xi] Nations Unies, Division de la Population, Replacement migration: is it a solution to
declining and ageing populations?
2001, 151 p.

[xii] F. Héran, Avec l’immigration.
Mesurer, débattre, agir, La Découverte,
2017.

[xiii] George M.
Foster, “Peasant Society
and the Image of Limited Good”, American Anthropologist New Series,
Vol. 67, No. 2, April 1965, p. 293–315.

[xiv] OCDE, « L’impact
fiscal de l’immigration dans les pays de l’OCDE », Perspectives des migrations internationales, 2013, p. 133-202.

[xv] H. d’Albis, E. Boubtane, D. Coulibaly, “Macroeconomic
evidence suggests that asylum seekers are not a “burden” for Western European
countries”, Science Advances 4(6),
June 2018.