APPEL A ARTICLES : Dossier “La culture et le culturalisme au coeur de l’encadrement des jeunes ?”, revue Agora. Débats/jeunesses — LIMITE : 30/01/2019

La culture et le culturalisme au cœur de l’encadrement des jeunes ? Observer les pratiques dans les mondes de l’éducation et de l’intervention sociale

Dossier coordonné par Lila Belkacem et Séverine Chauvel (UPEC, LIRTES)

Alors que dans un certain nombre de discours en France, les jeunes catégorisés comme « issus de l’immigration » et « migrants » ont été construits en problème public à partir des années 1980 (voir notamment Hmed et Laurens, 2008), ce dossier souhaite apporter une contribution aux travaux sur le culturalisme en réunissant des recherches qui interrogent les modes de recours à la notion de culture dans les mondes de l’éducation et de l’intervention sociale (école, travail social, justice des mineurs, aide sociale à l’enfance, éducation populaire, organisations à destination de la jeunesse, etc.). Ce dossier cherche à passer d’une analyse des représentations sur la jeunesse à une approche compréhensive des pratiques dans ces différents espaces. À partir d’enquêtes empiriques, il s’agira d’interroger la manière dont les acteur·trice·s de ces institutions et leurs publics mobilisent la notion de culture dans leurs activités, tout en portant une attention particulière aux éventuels divergences ou conflits autour de cette notion.

Ce dossier de la revue Agora débats/jeunesses s’inscrit dans le prolongement des travaux sur le culturalisme depuis ceux d’Abdelmalek Sayad (1978, 2014 a (tome 3), 2014b)1, tout en proposant un éclairage fondé sur l’empirie : nombre des critiques du culturalisme sont en effet restées globales, a priori et externes (Lemieux, 2000). Or, cette critique du culturalisme ne doit pas occulter le sens que les professionnel·le·s et leurs publics immigrant·e·s et descendant·e·s attribuent à des notions comme « la culture d’origine », ou encore « la communauté ».

Cette perspective invite également à interroger le rôle de la recherche académique dans la diffusion de certaines grilles de lecture basées sur la notion de culture. Rappelant la force du paradoxe d’Althabe (1996), selon lequel « comprendre la différence c’est aussi la produire », les travaux menés sur les recherches sur l’immigration en France rappellent que les sciences sociales ont participé et participent encore, dans une certaine mesure, à l’altérisation des immigrants et de leurs descendants (Belkacem, 2017). Liliane Kuczynski et Élodie Razy (2009) ont par exemple analysé ce phénomène dans le cadre de la multiplication, à partir des années 1980, des études sur les familles ouestafricaines en France. Les auteures évoquent notamment les premières analyses de Jacques Barou (1978) sur les « ethnies » et les « cultures d’origine », décrites comme des entités homogènes, figées, et qui s’imposeraient inéluctablement aux immigrants, « [oubliant ce faisant] que, selon Sapir (1967), “la culture est une fiction commode”, [et] la transform[ant ainsi] en une essence surplombante, en une catégorie naturalisée et tenue pour allant de soi, dominant les acteurs sociaux et leur imposant représentations et comportements » (Olivier de Sardan, 2008, p. 34). Anne Raulin (1990) est également revenue sur le caractère problématique des commandes publiques sur l’excision et la polygamie, auxquelles les anthropologues ont largement répondu dans ces premières années de la
construction de l’immigration en problème public, en proposant des analyses centrées sur une vision binaire (ici/là-bas) et homogénéisante de ces pratiques familiales et sociales. Ou encore, plus récemment, en analysant les difficultés scolaires et délinquantes de descendant·e·s d’immigrant·e·s de milieux populaires à travers le prisme de la « culture d’origine » de leurs parents, l’ouvrage d’Hugues Lagrange (2010), a été accusé de constituer une « légitimation sociologique » à la construction médiatique et politique du « problème des jeunes de banlieue issus de l’immigration » –plus particulièrement ceux dont les parents sont originaires d’Afrique de l’Ouest (Fassin, 2010 ;Meyran et Rasplus, 2014).

En somme, non seulement les chercheur·e·s font face à un « danger d’instrumentalisation et de reprise [de leurs travaux] dans une perspective culturaliste lourde » (Kuczynski et Razy, 2009, p. 85), mais en outre, ils défendent eux aussi, parfois, des conceptions réifiantes, entraînant alors des débats au sein du monde académique. Outre la polémique entraînée par la publication du Déni des cultures, on peut penser par exemple à la controverse liée à la place et aux effets de l’ethnopsychiatrie dans la prise en charge judiciaire et socio-éducative des familles et des jeunes catégorisés comme « issu·e·s de l’immigration » (Fassin, 1999, 2000 ; Nathan, 2000 ; Belkacem, 2015). Ces  exemples invitent à interroger le caractère heuristique du concept de « culture » pour penser les faits sociaux (Geertz, 1973) et des concepts qui lui sont parfois associés ou substitués (créolisation, métissage, hybridation, tradition, etc.). Ils incitent également à accorder une  attention particulière aux opérations d’assignations et aux fixismes, ainsi qu’aux articulations entre les catégories emic et etic (Olivier de Sardan, 1998), et à la manière dont les travaux académiques peuvent participer à la diffusion de perspectives essentialisantes et raci(ali)santes – les liens entre culturalisme et raci(ali)sation des rapports sociaux pourront ainsi être interrogés.
Dans ce cadre, à partir d’enquêtes empiriques menées dans divers univers centrés sur la jeunesse (école, intervention sociale, éducation populaire, justice des mineurs, structures d’accès à l’emploi ou encore de lutte contre les discriminations, etc.), ce numéro propose d’articuler la réflexion autour de deux axes – les propositions croisant ces axes et/ou en proposant d’autres sont égalementbienvenues.

Texte complet de l’appel à contributions à télécharger: AAC_Agora84_Culturalisme