APPEL A COMMUNICATIONS : Congrès de l’Association française de science politique, Section thématique 25 : “La racialisation des politiques publiques par le bas”, 2-4 juillet 2019, Bordeaux — LIMITE : 12/12/2018

Organisateurs

  • Doris Buu-Sao (CERI/Science Po)
  • Clémence Léobal (IRIS/CERLIS)

Infos pratiques

Présentation

La racialisation des politiques publiques par le bas. Les gouverné·es face aux catégorisations ethno-raciales

Comment la conduite des politiques publiques est-elle traversée par des rapports sociaux de race ? L’idéologie raciste désigne un processus discursif d’altérisation, par lequel des marqueurs physiques sont interprétés comme étant le signifiant d’une altérité radicale fondée en nature et héréditaire ; elle s’inscrit dans des rapports de pouvoir entre majorité et minorités (Guillaumin 1972). Elle s’articule avec la notion d’ethnicité, entendue comme l’affirmation d’une différence (assignée ou revendiquée) du fait d’une origine supposée commune. L’ethnicité peut faire l’objet de réappropriations et de revendications de la part des minorisé·es, ce qui ouvre la voie à des pistes de réflexion originales concernant le poids des catégorisations ethno-raciales dans la production de l’ordre social et politique.

La notion de « racisme institutionnel » rend compte de la reproduction des inégalités raciales, en se focalisant sur les résultats de l’action publique plutôt que sur les intentions des agent·es (Sala Pala 2010 ; Bessone et Sabbagh (eds.) 2015). Plus attentive aux jeux d’acteurs, la sociologie de l’action publique appréhende les processus de catégorisation ethno-raciale dans la conception des politiques publiques dans différents champs, tels que le logement (Sala Pala 2013 ; Bourgeois 2013), les contrôles policiers (Jobard 2006 ; Jounin et al. 2015 ; Gauthier 2015) ou encore les guichets de naturalisation (Mazouz 2017). Dans le contexte colour-blindfrançais, l’action publique repose rarement sur des catégories explicitement raciales mais sur des euphémismes de la race, telles que les « zones prioritaires » de la politique urbaine (Tissot 2007). Dans d’autres pays, l’institutionnalisation du multiculturalisme fait des catégorisations ethniques un instrument de gouvernement des groupes minorisés (Boccara 2011). D’un contexte à l’autre, un nombre croissant de travaux souligne ainsi la place centrale des processus de racialisation dans la production des politiques publiques. Mais peu d’entre eux approfondissent les effets pratiques et symboliques de ces politiques racialisées sur les gouverné·es minorisé·es.

Cette section thématique vise à prolonger l’étude des processus de racialisation de l’action publique en s’intéressant à l’expérience qu’en font les gouverné·es minorisé·es racialement. Comment ces processus sont-ils perçus, appropriés, ou contestés ? Les populations minorisées ne sont pas passives face aux assignations ethno-raciales, qu’il s’agisse de mettre en avant certains labels ethniques pour les avantages qui leur sont associés, ou de les contester frontalement. Des représentant·es, élu·es, militant·es o ou encore des agent·es de l’État recruté·es en tant que minorisé·es, s’efforcent parfois d’agir directement sur les politiques publiques racialisantes. Dans quelle mesure les usages des identifications ethno-raciale par les minorisé·es influent-t-il sur la mise en œuvre de ces politiques ? En quoi peuvent-ils conduire à des formes de détournement, de remise en cause ou au contraire de consolidation de l’ordre racial dominant ?

L’analyse du point de vue des usager·es minorisé·es sur ces dispositifs permet dans le même mouvement de mettre en lumière l’existence d’une majorité dans ce processus : les Blanc.hes (Laurent et Leclère (eds.) 2013). Y compris lorsque les agent·es de l’État sont issu·es de minorités, les politiques qu’ils appliquent reflètent souvent des marqueurs culturels majoritaires, à travers les pratiques de l’écrit, les dominations linguistiques ou encore les présupposés normatifs. Dans leurs interactions avec les agent·es de l’État, quelle expérience les personnes minorisées font-elles de cette « condition blanche » majoritaire ?

Les communications interrogeront ces processus à l’œuvre dans des politiques publiques produites, au sens large, par des administrations étatiques, par des collectivités locales, des associations ou des partis politiques. Elles pourront porter sur une diversité de champs de l’action publique (santé, éducation, justice, logement, accueil des étrangers etc…) et de contextes nationaux ou locaux. Les auteur·es analyseront l’action de personnes minorisé·es face aux politiques racialisantes et ses effets – sur la mise en œuvre, mais aussi plus largement sur les processus de racialisation des membres de minorités comme de la majorité. Les communications pourront porter sur des administré·es qui s’approprient ces politiques publiques, ou sur des représentant·es de ces minorités (militant·es, élu·es ou agent·es de l’État).

The Racialisation of the Public Policy from Below. The Governed facing Ethno-racial Categories

How do race relations affect the implementation of public policy? Racist ideology is a discursive process of other-ing: physical markers are interpreted as signifiers of a radical otherness grounded on nature and heredity. It is connected to power relations between minorities and the majority (Guillaumin 1972). Race is intertwined with the notion of ethnicity, defined as the affirmation of an assigned or asserted difference from a supposed common origin. Ethnicity can be appropriated or claimed by minorised people: this view allows for innovative approaches to the role of ethno-racial categorizations in the production of social and political order.

The notion of “institutional racism” highlights the reproduction of racial inequalities by focusing on the results of policies rather than on the intentions of public agents (Sala Pala 2010; Bessone et Sabbagh (eds.) 2015). The sociology of public action pays more attention to the practices and interplay of social actors: ethno-racial categorisation processes are analysed in the planning and elaboration of public policies, and in the interactions between users and State agents. Different fields of public action have been shown to produce racialized inequalities, such as housing (Sala Pala 2013; Bourgeois 2013), police identity checks (Jobard 2006; Jounin et al. 2015; Gauthier 2015). From the “street-level bureaucracy” perspective, more and more researchers highlight the processes of labelling minorised users during interactions with public service agents, and the discriminatory effects of those categorisations and on State agents’ practices (Mazouz 2017). In the French “colour-blind” context, public action does not refer to explicit racial categories but uses euphemisms of race, such as the so-called “sensitive zones” (Tissot, 2007). In other countries, the institutionalisation of multiculturalism has led to the use of ethnic categorisation as a tool for governing minorised groups (Boccara 2011). Hence, in diverse contexts, a growing amount of scholarship has underlined the central place of racialisation in the making of public policies. But few of them analyse in depth the practical and symbolic effects of those racialised policies on minorised users.

This thematic panel aims at enhancing the analysis of racialised policy by focusing on the way minorised users experience this public action. How do they perceive, contest or deal with the racialisation of public action? Minorities are not passive facing ethno-racial assignations: they may reclaim an ethnic label to enjoy the advantages associated with it, or reject them. Representatives, activists or members of minority groups hired as State agents sometimes try to act directly on racialising public policies. How do minorised people’s use of ethno-racial identifications impact the implementation of those policies? How do they distort, challenge or, on the contrary, consolidate the dominant racial order?

The analysis of minorised users’ points of view on those policies allows for the presence of a racial majority in these processes to be highlighted: white people (Laurent et Leclère (eds.) 2013). Even when State agents come from minority groups, the policies they implement often reflect the cultural traits of the majority, which are reflected in writing practices, linguistic domination or normative assumptions. How do minorised users experience whiteness in the course of their interactions with State agents?

The communications in this panel will empirically analyse these processes in public policy, understood to encompass the practices of State administrations, local authorities, civil society associations, and political parties. They may deal with various fields of public action (healthcare, education, justice, housing, immigration…) and with different national or local contexts. Authors are expected to highlight the action of minorised users facing racialising policies and its effects on their implementation and on processes ofracialisation of members of minorities as well as of the majority. Papers may deal with the way governed people appropriate State policies, or with the spokespeople of minorities (activists, elected representatives or public agents).

 Bibliographie

Bessone Magali et Sabbagh Daniel (eds.), 2015, Race, racisme, discriminations : anthologie de textes fondamentaux, Paris, France, Hermann Éditeurs, cop. 2015, 372 p.

Boccara Guillaume, 2011, « Le gouvernement des “Autres”. Sur le multiculturalisme néolibéral en Amérique Latine », Actuel Marx, 2011, vol. 2, no 50, p. 191‑206.

Bourgeois Marine, 2013, Gérer au quotidien l’attribution des logements sociaux, Paris, France, l’Harmattan, DL 2013, 199 p.

Gauthier Jérémie, 2015, « Origines contrôlées. Police et minorités en France et en Allemagne », Sociétés contemporaines, 2015, no 97, p. 101‑127.

Guillaumin Colette, 1972, L’idéologie raciste : genèse et langage actuel, Paris, France, Mouton, 247 p.

Jobard Fabien, 2006, « Police, justice et discriminations raciales » dans Didier Fassin et Eric Fassin (eds.), De la question sociale à la question raciale ?, Paris, La Découverte, p. 211‑229.

Jounin Nicolas, Ahmadouchi Fatine, Kettal Yasmina, Krumnow Nina, Mimoun Alice, Mokrani Laëtitia, Mongongnon Jordan, Orsini Pierre, Otto Camilla, Rondou Lucie, Tamega Awa, Tilbourg Loïse, Bachiri Aurélie, Touré El Hadj, Tubeuf Ulysse, Bakhayokho Boubou, Bihet Julien, Bouali Requia, Cognasse Nedjma, Mellah Sarah El, Gicquel Camille et Josse Marie, 2015, « Le faciès du contrôle. Contrôles d’identité, apparence et modes de vie des étudiant(e)s en Île-de-France », Déviance et Société25 mars 2015, vol. 39, no 1, p. 3‑29.

Kirzsbaum Thomas, 1999, « Les immigrés dans les politiques de l’habitat. Variations locales sur le thème de la diversité », Sociétés contemporaines, 1999, vol. 33, no 1, p. 87‑110.

Laurent Sylvie et Leclère Thierry (eds.), 2013, De quelle couleur sont les Blancs ? Des « petits Blancs » des colonies au « racisme anti-Blancs », Paris, France, la Découverte, 2013, 298 p.

Mazouz Sarah, 2017, La République et ses autres : politiques de l’altérité dans la France des années 2000, Lyon, France, ENS Éditions, 282 p.

Sala Pala Valérie, 2013, Discriminations ethniques : les politiques du logement social en France et au Royaume-Uni, Rennes, France, Presses universitaires de Rennes, 302 p.

Sala Pala Valérie, 2010, « Faut-il en finir avec le concept de racisme institutionnel ? », Regards Sociologiques, 2010, vol. 39, p. 31‑47.

Tissot Sylvie, 2007, L’État et les quartiers : genèse d’une catégorie de l’action publique, Paris, France, Seuil, 2007, 300 p.