Des prières « sans » lieux. Hidden Islam du photographe Nicolò Degiorgis

Claudia Polledri, spécialiste de la photographie


Dans un livre salué à sa sortie par le Prix de la Fondation Aperture et l’Author Book Award des Rencontres d’Arles (2014), le photographe italien illustre la précarité qui caractérise les lieux de culte accordés aux fidèles musulmans.

Credits Nicolò Degiorgis and Rorhof

Trois hommes se tiennent debout en demi-cercle. Ils prient, la tête légèrement repliée et les paumes des mains tournées vers le visage. Seul l’un d’entre eux pose sa main droite sur la gauche, en prière, comme prescrit par le rituel. Le photographe réussit à saisir ce moment intime et traditionnel de recueillement qui engage le corps entier. Étrange scène rituelle dans un cadre inhabituel, cette zone industrielle avec son bâtiment de béton gris et anonyme, protégé par une barrière métallique qui traverse le cadre. L’écart entre ces gestes de prière et le lieu où se déroule la scène est criant. Pourquoi ces hommes prient-ils ici, au milieu du béton et de l’acier ?

La question du lieu est centrale dans l’ouvrage Hidden Islam (l'Islam caché) de Nicolò Degiorgis. Le photographe italien a sillonné pendant cinq ans le Nord-Est de son pays afin de cartographier les lieux de culte des immigrés musulmans, dans une région où il n’y a aucune mosquée architecturale. La couverture du livre — la reproduction d’une carte géographique de cette région — n’est pas un détail : elle sert à identifier un territoire politique et économique fortement  marqué par son conservatisme et son dynamisme économique.

À première vue, le livre propose une simple série d’images en noir et blanc, d’un format rectangulaire et au style rigoureux. Elles représentent l’extérieur de bâtiments en apparence anonymes : des titres sommaires indiquent qu’il s’agit de boutiques, supermarchés, garages, stades, gymnases, hangars industriels, etc. Un code postal, placé en légende, situe les bâtiments dans des zones urbaines à la périphérie de villes moyennes : Padoue, Vérone, Trévise et tant d’autres. Mais la simplicité de la mise en page n’est, en réalité, qu’apparente.

Credits Nicolò Degiorgis and Rorhof

Chaque page de droite est en effet dotée d’un rabat qu’il suffit de déplier pour découvrir des photos en couleurs en plein page, cachées comme les scènes qu’elles laissent voir. On est soudain invité à l’intérieur des salles de prière et des centres culturels islamiques. Parfois trop petits, souvent réduits à l’essentiel (un tapis au sol et des murs bruts), ces lieux dégagent la précarité de ceux qui y sont. Certains devaient servir à tout autre chose qu’à la prière. Un cliché montre des fidèles dans une salle de sport, les chaussures posées à côté des cerceaux de gymnastique. Lorsque les lieux ne suffisent pas, les fidèles se recueillent en plein air, uniquement protégés par une toile d’extérieur et une mosaïque de tapis placés sur des bâches de camping.

Les images de Nicolò Degiorgis témoignent de la proximité qu’il a établie avec ses sujets et qui lui a permis d’assister à l’intimité du rituel. Dans ce livre, le photographe représente souvent l’instant de la prosternation, lorsque le corps se fait oraison. L’image des trois hommes debout devant une barrière métallique est l’une des rares à saisir la prière de manière frontale. L’absence de tout abri ou signe religieux réduit le rituel aux seuls gestes de la prière et illustre la difficulté pour les fidèles à trouver un lieu de rassemblement, particulièrement pendant le mois du Ramadan.

En plus de représenter des espaces de réunion, ces lieux jouent, selon Nicolo Degiorgis, un rôle important dans l’intégration des musulmans dans la société italienne en offrant des occasions de partage et de formation (apprentissage de l’italien, par exemple). La force de cet ouvrage, qui a reçu deux prix à sa sortie en 2014, est d’utiliser la forme pour éclairer le fond. La photographie donne accès à des portions du réel et de la société qui demeurent en retrait, cachées comme le sont les photos que l’on découvre seulement si on déplie les doubles pages de Hidden Islam. Grâce à ce procédé, l’artiste montre comment les minorités parviennent à s’aménager un espace vital à l’intérieur d'une société en investissant des lieux déjà existants. Parce qu’elles n’ont pas d’autres choix...

Auteure

Claudia Polledri est postdoctorante au département d'histoire de l'art et d'études cinématographiques de l'Université de Montréal. Elle a complété un doctorat sur les représentations photographiques de la ville de Beyrouth et leur relation à l'histoire. Elle est membre du groupe de recherches sur les arts visuels au Maghreb et au Moyen-Orient, 19e-21e siècle (ARVIMM). Elle est membre de l'Association internationale des critiques d'art (AICA).

Pour citer cet article

Claudia Polledri, "Des prières 'sans' lieux. Hidden Islam du photographe Nicolò Degiorgis”, Dossier “La société française et la construction du 'problème musulman'”, De facto [En ligne], 6 | avril 2019, mis en ligne le 16 avril 2019. URL : http://icmigrations.fr/2019/04/16/defacto-6-004/

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