Comprendre où naissent les opinions négatives envers les immigrés et les minorités

Haley McAvay, sociologue

Depuis le milieu du xxe siècle, les sociétés européennes connaissent de profondes transformations, avec des populations de plus en plus diversifiées par l’augmentation des migrations internationales. Fruit de politiques favorisant la migration de travail, de l’instauration de la libre circulation dans l’Union Européenne ou de l’instabilité politique, économique, voire climatique, des pays d’origine, les migrations ont changé le paysage européen et sont devenues un « problème » social et politique central, notamment pour l’extrême droite. Si les préjugés envers les immigrés ne sont pas majoritaires (cf. figure), le rejet parmi certaines parties de la population est d’autant plus fort qu’émergent des « crises » dues à l’insécurité économique, aux actes terroristes ou à l’arrivée de nouveaux réfugiés…

Pourquoi adopte-t-on l’idée que l’immigration constitue un danger pour la société et, pour certains, soutenons-nous ainsi des politiques d’immigration plus restrictives ? Comme le montre la recherche sur le sujet (plus importante depuis les années 2000), l’hostilité est souvent déclenchée par la conviction que la présence immigrée représente un risque pour l’identité nationale, l’homogénéité ethno-raciale du pays et les valeurs culturelles dominantes. Dans un contexte de crise, les immigrés sont aussi perçus comme des usurpateurs de ressources, tels que l’emploi, le logement, la protection sociale, etc.

La perception qu’une personne a de l’immigration dépend d’abord de ses caractéristiques et de l’environnement dans lequel il évolue. Moshe Semyonov, de l’Université de Tel Aviv, a montré que le rejet était plus fort parmi les personnes ayant un faible niveau d’études ou/et vivant dans une situation socio-économique difficile, comme le chômage. L’idéologie politique importe également : plus l’individu se dit proche des partis de droite, plus son opinion est négative envers les immigrés.

La formation des préjugés dépend aussi de la société où l’on vit. Toutes choses égales par ailleurs, la détérioration de la conjoncture économique favorise l’expression du rejet. Le succès des partis de droite extrême joue également, de même que la taille de la population immigrée. Certains chercheurs considèrent qu’une population importante d’immigrés est perçue comme une menace (théorie du « competitive threat ») qui pousse au rejet. D’autres affirment au contraire que la présence immigrée provoque davantage d’interactions entre groupes (« intergroup contact theory ») et pousse les individus vers plus de tolérance.

Des enquêtes d’une grande envergure pour scanner nos préjugés 

Pour arriver à ces résultats, les chercheurs disposent de plusieurs enquêtes statistiques de grande envergure. L’Enquête sociale européenne (ESS) est menée tous les deux ans à l’échelle du continent ; en France, ces questions de perception sont abordées par les enquêtes de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) et du Cevipof. En Grande-Bretagne, elles figurent dans la British Social Attitudes Survey. Autant d’enquêtes qui permettent de dresser un tableau des préjugés dans une perspective de comparaison internationale et d’identifier les facteurs décisifs dans la formation des attitudes.

La mesure des opinions négatives soulève toutefois de multiples questions méthodologiques. Il y a d’abord le type de questions posées. En France, le CNCDH et le Cevipof demandent depuis plusieurs années aux enquêtés : « Estimez-vous qu’il y a trop d’immigrés en France ? ». D’autres, comme l’ESS, dressent une batterie de questions pour jauger ce que pense une personne des répercussions de l’immigration sur leur société en termes économiques et culturels : « Pensez-vous que les personnes qui viennent s’installer ici prennent généralement des emplois au détriment des travailleurs en [le pays], ou contribuent à créer des emplois ? » ou « Diriez-vous que la culture (cultural life) du [pays] est généralement entravée (undermined) ou enrichie (enriched) par les personnes originaires d’autres pays qui viennent s’installer ici ? »[1] L’enquête demande également si les sondés pensent qu’il faut laisser entrer beaucoup ou peu d’immigrés venant de pays pauvres (cf. figure). Ces thèmes sont liés et les réponses vont en général dans le même sens.

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Taux de réponse à la question : « À quel point pensez-vous que la France devrait permettre des personnes de pays plus pauvres en dehors de l’Europe de venir vivre ici ? » – Source : Enquête sociale européenne (ESS), 2016, répondants français.

Autre défi méthodologique : la définition des termes par les personnes interrogées. Les opinions anti-immigrés pourraient dépendre de la définition qu’on s’en fait. Qu’y a-t-il dans la tête de la personne interrogée quand elle répond à des questions sur les « immigrés », les « étrangers » ou les « personnes originaires d’autres pays qui viennent s’installer ici ». C’est difficile à dire, car l’ESS ne se réfère pas toujours à une définition officielle.

De l’immigré « statistique » à l’immigré « imaginé »

En France, l’Insee définit l’immigré comme « une personne née étrangère à l’étranger et résidant habituellement en France ». Cette définition est différente de celle de la nationalité : tous les immigrés ne sont pas étrangers car plus de 40 % sont devenus citoyens français. Cette définition administrative complexe est utilisée dans la production officielle des statistiques sur l’immigration, mais il est rare qu’elle soit intégrée par les personnes interrogées dans les enquêtes. Dans la perception commune, l’immigration renvoie à certaines catégories (les migrants de travail, peu les étudiants), à certaines origines (en général les non-Européens) ou bien à une minorité au sens large : les immigrés et leurs descendants, voire toutes les personnes perçues comme non blanches.

Scott Blinder, de l’Université du Massachusetts Amherst (USA), a étudié ce décalage entre définition officielle et représentations communes en Grande-Bretagne. Il parle d’« immigration imaginée ». Les gens s’appuient sur de multiples sources telles que les médias, leur expérience personnelle ou les interactions avec l’environnement social pour se former une représentation mentale de l’immigré. Cette « immigration imaginée » dépend des stéréotypes associés à l’image de l’immigré : pauvre, réfugié, d’origine non-européenne… même si ces stéréotypes sont loin de la réalité. Ainsi, en Grande-Bretagne, alors que les statistiques officielles montrent que les immigrations temporaire et étudiante sont les plus fréquentes, le public perçoit la population immigrée comme étant principalement réfugiée et permanente. Or, quand les individus perçoivent les immigrés comme des réfugiés, leur opinion est plus souvent négative et leur adhésion à des politiques migratoires restrictives plus forte. Ces opinions anti-immigrés sont aussi liées au fait que la perception du nombre d’immigrés est presque toujours exagérée, quel que soit le nombre réel d’immigrés dans le pays.

De façon similaire, aux États-Unis, l’idée que la population majoritaire serait sur le déclin en raison d’une diversité ethno-raciale croissante est en partie basée sur des projections du Bureau du recensement. Ces statistiques ont beau être « officielles », elles peuvent diverger de la réalité et nourrir ainsi une forme d’imagination collective autour de l’immigration, contribuant à développer la peur d’une « invasion » démographique. Des études en psychologie sociale ont montré que les personnes exposées à ce type de projections adoptent plus facilement des opinions négatives envers les minorités.

Dans un contexte de montée de l’extrême droite — dont le rejet de l’immigration est une dimension politique centrale, il est important de poursuivre des recherches sur la formation des préjugés en favorisant le dialogue entre sciences sociales, médias et classe politique. Mieux comprendre comment le cadrage médiatique ou la communication politique autour de l’immigration agit sur l’opinion peut contribuer à remettre en cause les représentations imaginaires de « l’immigré » sur lesquelles reposent souvent ces attitudes.

Note

[1] Questions traduites par l’auteur.

Une journée d’étude au Musée national de l’histoire de l’immigration

En Europe comme en Amérique du Nord, les perceptions à l’égard des immigrés s’éloignent souvent des faits mesurés. En France, d’après l’Enquête sociale européenne (ESS), les sondés estiment que la population immigrée est deux fois plus nombreuse que ce qu’elle est réellement. La journée d’étude organisée par l’Institut national d’études démographiques (Ined) le 23 mai au Musée national de l’histoire de l’immigration, avec le soutien de l’Institut Convergences Migrations, vise à rassembler chercheurs, acteurs institutionnels et membres de la société civile afin de comprendre comment se construisent les opinions sur les immigrés et les minorités.

Six présentations scientifiques seront proposées. Une discussion autour de l’immigration « imaginée » et des projections démographiques seront abordées par Scott Blinder (Université du Massachusetts Amherst) et Richard Alba (Université CUNY, New York).

Les opinions envers les immigrés en France seront analysées par Nonna Mayer (Sciences Po) à partir des données du CNCDH. Oscar Barrera (PSE/CEPII) présentera également ses travaux sur le cas français, en regardant le rôle des informations statistiques sur l’opinion publique.

Moshe Semyonov (Université de Tel Aviv) et Eva Green (Université de Lausanne) élargiront l’étude des préjugés à la comparaison européenne, en confrontant deux visions majeures, celle qui voit dans l’immigration une concurrence de plus en plus menaçante pour l’accès aux ressources (competitive threat) et celle qui souligne l’importance de la familiarisation progressive avec les immigrés dans les interactions de la vie quotidienne (intergroup contact theory).

Auteur

Haley McAvay, chargée d’études à l’Ined, fellow de l’Institut Convergences Migrations.

Pour citer cet article

Haley McAvay, “Comprendre où naissent les opinions négatives envers les immigrés et les minorités”, Dossier “Sonder et comprendre les opinions sur les immigrés et les minorités”, De facto [En ligne], 7 | mai 2019, mis en ligne le 15 mai 2019. URL : http://icmigrations.fr/2019/05/15/defacto-7-001/

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