La migration a des répercussions psychologiques sur plusieurs générations

Maria Melchior, épidémiologiste

Femme enceinte. Crédits : Gevende

La population immigrée est globalement en meilleure santé et vit plus longtemps que la population native d’un pays ou celle qui demeure dans le pays d’origine. L’idée reçue qui fait de l’immigré.e une personne plus fragile que les autres est démontée par les recherches en démographie et en épidémiologie, car il faut être en bonne santé pour quitter son pays. Mais après son arrivée, celui ou celle qui migre et s’installe sur une nouvelle terre a plus de risque de voir sa santé, en particulier sa santé mentale, se détériorer.

Les conditions pour lesquelles et dans lesquelles une personne migre peuvent être difficiles (persécutions, conflit armé, difficultés d’accès au pays de destination), mais surtout, arrivée à destination, la situation sociale et économique, l’isolement relationnel et les discriminations pèsent sur sa santé. Les chercheurs se demandent aujourd’hui quelles sont les répercussions de cette migration et installation difficiles sur plusieurs générations.

Grâce à l’Étude longitudinale française depuis l’enfance (ELFE ), coordonnée par l’Ined et l’Inserm, sur la santé de 18 000 femmes et leurs enfants nés en 2011, nous pouvons aujourd’hui étudier le développement des descendant.e.s d’immigré.e.s par rapport au reste de la population française. Ce sont les enfants dont la mère est immigrée, c’est-à-dire née étrangère à l’étranger, et ceux dont la mère est descendante d’immigré.e.s, c’est-à-dire née française en France mais ayant au moins un parent immigré. Ces enfants représentent près d’un quart du total de ceux suivis depuis 2011. Grâce à des entretiens avec la mère à la maternité, puis avec la mère et le père après la naissance, ELFE examine la santé mentale des femmes — de la grossesse à la période après l’accouchement — ainsi que celle des enfants tout au long de leur croissance.

Les premiers résultats n’ont pas montré de différences en termes de difficultés psychologiques pendant la grossesse entre les immigrées ou descendantes d’immigrées et les femmes nées françaises de parents français. Les choses changent après la naissance de l’enfant avec des niveaux plus élevés de dépression deux mois après l’arrivée de l’enfant pour les mères immigrées ou celles issues de l’immigration. C’est particulièrement le cas de celles originaires d’Afrique sub-saharienne, d’Afrique du Nord et de Turquie (à situation familiale, sociale ou économique égale et avec le même soutien de leur entourage que l’ensemble des femmes étudiées).

À 2 ans, les enfants de mères immigrées ont plus de troubles ou de retards du développement

D’autre part, les données ELFE suggèrent que, dès l’âge de 2 ans, toutes choses égales par ailleurs, les enfants de mères immigrées ont plus de troubles du développement ou de retards d’acquisition du langage. C’est particulièrement le cas chez ceux dont les mères sont originaires d’Afrique sub-saharienne et d’Afrique du Nord. Le suivi des enfants sur plusieurs années permettra de confirmer ou infirmer si ces problèmes de développement chez les enfants d’immigré.e.s sont durables et ont un impact sur la scolarité et d’autres aspects de la vie des enfants.

La recherche montre déjà que l’accumulation des facteurs de stress, tels que la rupture sociale et économique que représente l’exil, l’isolement et l’absence de soutien social qui en découlent, la complexité de l’installation en France (emploi, logement, droit au séjour) et les discriminations dont souffrent les familles immigrées ont des effets sur la santé mentale des femmes et potentiellement celle de leurs enfants.  Or, une des différences marquées avec les mères non-immigrées est l’accès à l’accompagnement professionnel lors de la grossesse. Les femmes immigrées ont peu de chance d’avoir accès à un entretien prénatal précoce ou une séance de préparation à la parentalité. Que d’opportunités gâchées d’accompagner et d’orienter des femmes potentiellement vulnérables avant même la naissance de leur enfant !

Pour aller plus loin
  • El-Khoury, AL. Sutter-Dallay, L. Panico et al., “Women’s mental health in the perinatal period according to migrant status: the French representative ELFE birth cohort”, European Journal of Public Health, 2018.
  • Barandon, M. Balès, M. Melchior et al., “Entretien prénatal précoce et préparation à l’accouchement et à la parentalité : facteurs psychosociaux et obstétriques associés chez les femmes de la cohorte ELFE”, Journal de gynécologie, obstétrique et biologie de la reproduction, 2016.
Auteur

Maria Melchior est directrice de recherche à l’Inserm dans l’Équipe de recherche en épidémiologie sociale, Institut Pierre Louis d’épidémiologie et de santé publique, directrice du département HEALTH de l’Institut Convergences Migrations.

Pour citer cet article

Maria Melchior, “La migration a des répercussions psychologiques sur plusieurs générations”, Dossier “La santé mentale des immigré.e.s se détériore après leur arrivée”, De facto [En ligne], 8 | juin 2019, mis en ligne le 15 juin 2019. URL : http://icmigrations.fr/2019/06/13/defacto-8-003

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