Mobiliser les migrants de retour au Mali pour lutter contre l’excision

Sandrine Mesplé-Somps, économiste du développement et Idrissa Diabaté, statisticien


Journée internationale de tolérance zéro à l’égard des mutilations génitales féminines, Mali. Source : PSI Mali

Pour étudier le lien entre migration et excision, il faut observer les comportements au pays d’origine et pas seulement au pays de destination. Si certaines études montrent que les immigrés, hommes et femmes, tendent à remettre en cause l’excision, d’autres observent qu’ils restent encore très attachés à ce marqueur d’appartenance communautaire.

L’excision, rappelons-le, altère ou lèse délibérément les organes génitaux externes des femmes sans raison médicale. Cela peut aller de l’ablation partielle ou totale du clitoris et des petites lèvres au rétrécissement de l’orifice vaginal, en passant par diverses interventions néfastes sur les organes génitaux féminins.

Cette pratique est essentiellement répandue sur la bande sahélienne de l’Afrique, de l’Égypte à la côte atlantique. Au regard du droit international, c’est une violation des droits de l’homme condamnée dans la plupart des pays. Elle perdure cependant à des degrés divers, malgré l’opposition des États et l’intervention des ONG qui tentent d’informer les populations sur ses conséquences néfastes pour la santé des femmes.

Le Mali est l’un des pays du monde
où le taux d’excision est le plus élevé

Les travaux se sont multipliés dernièrement sur les « remises sociales » (social remittances), autrement dit le transfert au pays d’origine de normes culturelles, sociales ou politiques acquises dans les pays de destination. Mais rares sont les recherches qui ont étudié ce phénomène pour les pratiques d’excision. Le Mali compte parmi les pays du monde où les femmes de 15 à 49 ans ont le taux d’excision le plus élevé : 93 %, selon une enquête de 2013. Une étude menée en 2009 avait même montré qu’à l’âge de 15 ans, 84 % des jeunes Maliennes étaient déjà excisées[1].

Pour déceler s’il existe un lien entre l’ampleur des migrations de retour et le recul de cette coutume, nous avons couplé cette enquête auprès des jeunes Maliennes avec les données locales du recensement. Les Maliens migrent massivement dans les pays voisins d’Afrique de l’Ouest, particulièrement en Côte d’Ivoire, où le taux d’excision est seulement de 38 %.

Dans les villages maliens où vivent
des migrants revenus de Côte d’Ivoire,
le risque d’excision est moindre

L’étude confirme que la migration de retour fait reculer l’excision. Les filles de moins de 15 ans vivant dans un village où vivent d’anciens migrants ont un risque d’excision moindre, toutes choses égales par ailleurs (pour une même ethnie, à niveau d’éducation des parents équivalent, etc.). C’est surtout vrai quand les migrants reviennent de Côte d’Ivoire — et non, comme on aurait pu le croire, d’Europe ou d’Amérique. Les entretiens que nous avons effectués avec les habitants de ces villages attestent que l’information sur les effets néfastes de l’excision pour la santé des jeunes filles est clairement passée. En racontant leur expérience ivoirienne, les Maliens revenus au pays parviennent à convaincre leurs compatriotes qu’en s’abstenant de pratiquer l’excision, on ne bouleverse pas la vie de la communauté. Certains habitants se disent même favorables à son interdiction légale.

À l’heure où la capacité des ONG à lutter contre l’excision est souvent mise en doute, les résultats de cette recherche offrent de nouvelles pistes. Plutôt que d’imposer un modèle européen, les actions menées pourraient être plus efficaces si elles mobilisaient des migrants ayant séjourné dans des pays africains où la coutume de l’excision est déjà en recul.

1Enquête Nationale sur l’Excision au Mali, ENEM-2009.

Pour aller plus loin
  • S. Mesplé-Somps, I. Diabaté, « Female genital mutilation and migration in Mali, do migrants transfer social norms? », Journal of Population Economics, 2019.
  • United Nations Children’s Fund, « Female Genital Mutilation/Cutting: A statistical overview and exploration of the dynamics of change », UNICEF, New York 2013.
  • P. S. Yoder et S. Wang, « Female Genital Cutting: The Interpretation of Recent DHS Data », DHS Comparative Reports, n° 33, Septembre 2013.
  • P. Levitt, « Social Remittances: Migration Driven Local-Level Forms of Cultural Diffusion » International Migration Review, 1998.
  • P. Levitt, The transnational villagers, Berkeley University of California Press
  • D. Kapur, Diaspora, Development and Democracy, the Domestic Impact of International Migration from India, Princeton University Press, 2010.
  • E. Leye & G. Coene (dir.), Researching Female Genital Mutilation/Cutting, Proceedings of the 2nd International Academic Seminar of MAP-FGM Project, Vubpress Brussels University Press, 2017.
Les auteurs

Cette recherche résulte de la rencontre entre Sandrine Mesplé-Somps, chercheuse à l’IRD et fellow de l’Institut Convergences Migrations, qui travaillait sur le transfert des normes sociales et politiques liés aux mouvements migratoires au Mali, et Idrissa Diabaté, statisticien à l’Institut national de la statistique du Mali (INSTAT), membre de l’équipe de l’Enquête nationale sur l’excision au Mali en 2009. Leur travail commun a été possible grâce à un partenariat de recherche/formation entre l’UMR DIAL et l’INSTAT.

Pour citer cet article

Sandrine Mesplé-Somps et Idrissa Diabaté, « Mobiliser les migrants de retour au Mali pour lutter contre l’excision », Dossier « Les migrations contribuent-elles à améliorer la condition des femmes au pays d’origine ? », De facto [En ligne], 9 | juillet 2019, mis en ligne le 12 juillet 2019. URL : http://icmigrations.fr/2019/07/01/defacto-9-001/

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