Les Égyptiens de retour des pays du Golfe ont une vision plus conservatrice du rôle des femmes

Simone Bertoli, économiste

Les migrations internationales créent des liens à travers les frontières et peuvent conduire à transférer au pays d’origine des idées et des normes culturelles empruntées aux pays-hôtes.

La majorité des migrations égyptiennes ont pour destination un autre pays arabe, à commencer par la péninsule arabique. La pratique d’une langue commune facilite les échanges avec les natifs. Or les pays du Golfe offrent aux migrants une vision ultra-conservatrice de l’islam, très éloignée de celle qui prévalait en Égypte depuis les années 1930, où les autorités religieuses avaient décrété que le contrôle des naissances était conforme avec l’islam. Le nombre moyen d’enfants par femme en Égypte était encore de 6,5 en 1970, il est descendu à 3,5 en 2000. Dès les années 1980-1985, il était inférieur à 5, alors qu’il se situait encore aux alentours de 7 dans les pays du Golfe et en Jordanie.

En 1980-81, le gouvernement égyptien mène une importante campagne du contrôle des naissances. La presse s’en empare et publie de nombreux dessins humoristiques. Celui-ci est publié dans Al Goumhourya le 10 Février 1981 à l’occasion des vacances scolaires. On y voit une femme, entourée d’une ribambelle d’enfants agités, se plaindre auprès de son médecin de migraines récurrentes à cette époque de l’année. Cette caricature révèle l’ignorance de la population sur les conséquences d’un trop grand nombre d’enfants. Source : CEDEJ – Égypte/Soudan, 1982.

Les hommes égyptiens ont commencé à migrer vers les pays du Golfe à partir de 1970, mais de façon temporaire, car il est quasiment impossible d’obtenir un permis de résidence de longue durée et d’acquérir la nationalité. Les migrants reviennent donc en général après un séjour de trois à cinq ans, mais cette durée est suffisante pour développer une vision très conservatrice du rôle des femmes dans la société. Le grand romancier Alaa El Aswany, très critique de l’intégrisme islamique, déplore ces transformations dans ses Chroniques de la révolution égyptienne en 2011 :

« Des millions d’Égyptiens se sont précipités vers les pays du Golfe pour y travailler et sont revenus, quelques années plus tard, avec de l’argent et des idées wahhabites. Des secteurs entiers de la société égyptienne ont adopté des coutumes et des comportements saoudiens qui, auparavant, étaient totalement inconnus en Égypte, comme le niqab, la barbe, les tuniques blanches, l’habitude de fermer les magasins à l’heure de la prière ou d’enlever ses chaussures à la porte des maisons. »

Il n’hésite pas à conclure que « les Wahhabites ne voient en la femme qu’un réceptacle sexuel, un instrument de tentation ou un moyen d’avoir des enfants. »

Dans un article publié en 2015 avec Francesca Marchetta, nous comparons les choix de fécondité des couples égyptiens selon que le mari a fait ou non l’expérience de la migration temporaire en pays arabe. Il s’avère que les couples comprenant un migrant de retour et une femme restée en Égypte ont davantage d’enfants ; leur niveau de fécondité est proche de celui du pays où l’homme a migré.

Avant leur départ en migration, les maris n’avaient pas forcément des idées plus conservatrices sur le rôle des femmes. Leur absence a conduit les épouses à entrer davantage sur le marché du travail, ce qui ne favorise pas une forte fécondité. Or ces couples font davantage d’enfants, ce qui peut s’expliquer par l’influence des idées acquises par le mari dans les pays du Golfe. On peut faire également l’hypothèse que les revenus gagnés à l’étranger ont accru son pouvoir de négociation et de contrôle au sein du ménage.

On voit ainsi que les migrations internationales affectent les femmes même quand elles ne migrent pas, car leurs proches, et notamment leurs maris, peuvent ramener avec eux des normes qui varient en fonction du pays de destination.


Pour aller plus loin
L’auteur

Simone Bertoli est professeur d’économie à l’Université Clermont-Auvergne, membre du Centre d’études et de recherches sur le développement international (CERDI-CNRS) et fellow de l’Institut Convergences Migrations.

Citer cet article

Simone Bertoli, « Les Égyptiens de retour des pays du Golfe ont une vision plus conservatrice du rôle des femmes », Dossier « Les migrations contribuent-elles à améliorer la condition des femmes au pays d’origine ? », De facto [En ligne], 9 | juillet 2019, mis en ligne le 12 juillet 2019. URL : http://icmigrations.fr/2019/07/01/defacto-9-003/

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