Les femmes migrent-elles comme les hommes ?

Jason Gagnon, économiste du développement[1]

 

Part des migrations féminines et masculines qui s’effectuent au sein d’une même région du monde : évolution de 1990 à 2017. Source : Nations Unies, division de la population, base des migrations internationales. Crédit : Jason Gagnon.

Lecture

En 1990, sur l’ensemble des femmes immigrées résidant en Afrique de l’Est,
64 % viennent d’un autre pays de la même région. La proportion est de 48 % en 2017. La baisse est du même ordre du côté des hommes : de 62 % à 45 %.

Le nombre de femmes migrantes dans le monde est passé de 75 millions en 1990 à environ 125 aujourd’hui. Cette croissance suit l’évolution générale des migrations dans le monde. Les femmes migrent presque autant que les hommes, et semblent également suivre les mêmes tendances intra-régionales. Les migrations intra-régionales, quant à elles, peuvent être facilitées par des accords de libre circulation, comme au sein de l’Afrique de l’Ouest. Les frontières du Maghreb, en revanche, restent très fermées. Dans certaines régions du monde, les migrations féminines diffèrent sensiblement des migrations masculines. Ainsi, près de 40 % des femmes d’Asie du Sud migrent à l’intérieur de leur région contre un quart des hommes, ce qui peut s’expliquer par le fait que les pays du Golfe favorisent les migrations masculines et interdisent le regroupement familial. L’Afrique australe offre un autre exemple de décalage. Il convient donc de nuancer l’argument selon lequel les femmes migrent autant que les hommes : les motivations et les destinations font des différences.

En 2013, la migration de travail concernait dans le monde 67 millions de femmes et 84 millions d’hommes. Les femmes restent majoritaires dans les canaux de migration familiale, de regroupement familial et de migration pour mariage. Cette différence entre les sexes s’estompe à mesure que l’on descend dans l’échelle de revenus du pays. La migration depuis les économies en développement dépend aussi de la façon dont les femmes sont traitées et perçues dans leur pays d’origine. Plus la classe moyenne se développe, plus la question des discriminations contre les femmes devient un facteur de migration féminine d’un pays à un autre dans une même zone du monde. En effet, 68 % des femmes venant de pays où le niveau de discrimination reste modéré (selon l’indice de l’OCDE) résident dans des pays ayant eux-mêmes un faible niveau de discrimination. Les femmes des pays en développement sont également de plus en plus instruites et l’on sait que les plus qualifiées migrent davantage.

Même si aujourd’hui le taux d’emploi des femmes reste remarquablement bas dans de nombreux pays en développement (moins de 30 % dans le Maghreb et en Asie du Sud en 2018), elles sont généralement de plus en plus nombreuses à travailler au Moyen-Orient, en Afrique du Nord, en Amérique latine et en Afrique subsaharienne, autant de régions où la situation des hommes se dégrade du fait de la persistance du chômage. La question est de savoir si l’évolution des normes sociales discriminatoires à l’encontre des femmes leur permettra de travailler et de trouver un emploi correspondant à leurs aspirations et à leur niveau de compétence.

[1] Les idées exprimées et les arguments avancés dans ce texte sont ceux de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement ceux de l’OCDE ou des gouvernements de ses pays membres.


L’auteur

Jason Gagnon est économiste du développement au Centre de développement de l’OCDE, ou il a récemment dirigé le rapport Perspectives du développement mondial 2019. Depuis 2007, il travaille à l’OCDE à la fois sur les migrations et sur le développement, et il est expert des politiques liant ces deux domaines. Outre les migrations internationales, il a dirigé, publié ou rédigé des rapports sur l’emploi informel, les migrations internes, l’urbanisation, la cohésion sociale, le bien-être et les stratégies de développement. Il participe actuellement à plusieurs projets de recherche sur les migrations Sud-Sud et est membre de plusieurs comités sur les migrations. Il est titulaire d’un doctorat en économie de l’École d’économie de Paris (PSE) et fellow de l’Institut Convergences Migrations.

Citer cet article

Jason Gagnon, « Les femmes migrent-elles comme les hommes ? », Dossier « Les migrations contribuent-elles à améliorer la condition des femmes au pays d’origine ? », De facto [En ligne], 9 | juillet 2019, mis en ligne le 12 juillet 2019. URL : http://icmigrations.fr/2019/07/01/defacto-8-004/

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