La Diseuse de bonne aventure de Georges de La Tour : retour sur les origines d’un imaginaire

Victor Stoichita, historien de l’art

Dans L’Image de l’Autre (Hazan, 2014), l’historien de l’art Victor Stoichita s’intéresse non pas à l’Autre mais au regard que l’on a posé sur les Juifs, les Gitans, les Noirs, les musulmans à partir de la Renaissance. Pour chacun de ces groupes, il retrace l’histoire de la représentation de l’altérité dans le canon visuel occidental. Avec La Diseuse de bonne aventure de La Tour, Stoichita se focalise sur la figure de la bohémienne qui à la fois attire et suscite la méfiance. Il remonte aux sources iconographiques d’un imaginaire qui s’inscrit jusqu’à aujourd’hui dans l’inconscient collectif.

Georges de La Tour, La Diseuse de bonne aventure, vers 1630, peinture à l’huile, 102 × 123 cm, Metropolitan Museum of Art, New York.

Les peintres de la mouvance caravagiste montrent dans leurs œuvres une prédilection pour la multiplication des protagonistes de l’action, une tendance clairement présente dans les deux tableaux de Georges de La Tour, La Diseuse de bonne aventure (Metropolitan Museum, New York) et Le Tricheur à l’as de carreau (Musée du Louvre, Paris). Comme tant de ses confrères de la même génération, il choisit de traiter les deux thèmes prédominants dans la représentation des Bohémiens — celui de la divination trompeuse et celui de la tricherie. Sa Diseuse de bonne aventure est, en raison de son histoire mouvementée, l’un des plus discutés et les plus commentés.

La découpe dont la toile a fait l’objet du côté gauche empêche de percevoir aujourd’hui la symétrie initialement recherchée par le peintre. En réalité, La Tour avait prévu de donner au jeune homme la place centrale dans un récit à cinq personnages. Il est seul, au milieu des bohémiennes. La relation tactile à deux laisse la place à d’autres tensions. Les mains ne se touchent pas et les gestes sont suspendus, tout comme les regards. Le jeune homme tend la main, la vieille bohémienne empoigne le gage de divination, et cependant elle n’a pas l’air tout à fait satisfaite. La pièce est-elle insuffisante ? Est-elle factice ? Peu importe, à vrai dire, puisqu’une autre bohémienne, à l’affût, intervient discrètement pour s’assurer du gain, en s’emparant à tout hasard d’une breloque en or.

Ces différentes manœuvres forment le cœur du récit. Plus précisément, le jeu de main est le centre du propos. Le thème de la dextérité manuelle se voit renforcé par l’action qui se déroule du côté gauche de la toile, là où une bohémienne subtilise la bourse du jeune homme pour la remettre à sa belle voisine.

Entre les gestes et les regards, il subsiste apparemment un désaccord, habilement orchestré, et des syncopes adroitement calculées. Deux lignes mélodiques se superposent et s’entrecroisent dans cette composition où s’accumulent les entrelacs, les lacets, les chaînes, les attaches, les tresses et les nœuds. Le peintre déploie tout son savoir sur l’apparence physique pour individualiser les types, souligner les différences et établir des corrélations. La Bonne aventure de Georges de La Tour offre dès lors l’une des panoplies d’études ethniques les plus belles et les plus riches que le XVIIe siècle nous ait transmises. Cependant, le grand mérite du peintre a été de mettre son don d’observateur au service d’une composition exceptionnelle. On perçoit ainsi aisément la valeur de la chemise brodée portée par la figure la plus à gauche. II s’agit presque d’une démonstration de virtuosité, qui permet néanmoins de magnifier, au second plan, le profil de la belle bohémienne.

D’autres détails viennent renforcer ce léger glissement d’un simple regard à une généralisation riche de signification. Le visage de la femme qui occupe la partie centrale — une « fausse Gitane » ou « Gitane blanche », ainsi que l’a qualifiée l’historienne de l’art Gail Feigenbaum[1] — a quelque chose de remarquable. La pureté de l’ovale, caractéristique que La Tour reprendra dans un certain nombre d’œuvres, contient une dimension inquiétante. Où trouver une contradiction plus profonde que celle qui se fait jour entre le masque d’idole de cette femme et la mobilité rapace de ses mains ? Que celle entre la blancheur de son teint et la peau tannée et ridée de la femme située à l’extrême droite ?

Le dialogue des contrastes a une portée plus longue qu’il n’y paraît. Si la vieille bohémienne se trouve en effet engagée dans un évident rapport formel avec le profil de l’extrême gauche, cette correspondance se traduit immédiatement en discours moral. Les deux femmes sont certes apparentées par la couleur de leur peau, mais le trajet de l’une à l’autre, qui affecte la forme d’une boucle adroitement dessinée, nous rappelle que leurs places sont réversibles. Les deux figures sont le reflet l’une de l’autre dans le miroir du temps.

Pris dans le cercle des leurres, le jeune homme désireux de connaître les secrets de son avenir occupe la place centrale du récit. Son regard oblique se reflète dans celui de sa voisine : l’Autre observe le même, le Même, à son tour, observe l’Autre.

Il s’agit là d’une incarnation de l’Identique dans l’univers d’une Différence devenue menaçante. Le « contact » s’est brisé et rappelle avec force le dilemme qui continuera, sans issue possible, à dominer l’imaginaire des temps modernes : l’attrait de l’Autre vs la peur de l’Autre.

[1] Voir son article “Gamblers, Cheats, and Fortune-Tellers”, dans le catalogue de l’exposition Georges de La Tour and His World à la National Gallery of Art de Washington (1996-1997) et au Kimbel Art Museum à  Fort Worth (1997), Yale University Press, 1997, p. 150-181.


L’auteur

Victor Stoichita est professeur honoraire en histoire de l’art de l’université de Fribourg. Régulièrement invité à l’étranger, il a notamment occupé la Chaire européenne du Collège de France en 2017-2018.

Citer cet article

Victor Stoichita, « La Diseuse de bonne aventure de Georges de La Tour, retour sur les origines d’un imaginaire », Dossier « Les migrations contribuent-elles à améliorer la condition des femmes au pays d’origine ? », De facto [En ligne], 9 | juillet 2019, mis en ligne le 12 juillet 2019. URL : http://icmigrations.fr/2019/07/01/defacto-9-005/

Droit d’auteur

De facto est mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution-No derivative 4.0 International (CC BY-ND 4.0). Vous êtes libres de republier gratuitement cet article en ligne ou sur papier, en respectant ces recommandations. N’éditez pas l’article, mentionnez l’auteur et précisez que cet article a été publié par De facto | Institut Convergences Migrations.