L’accueil de réfugiés « réinstallés » dans les communes rurales de Dordogne

Une enquête* de Catherine Guilyardi, journaliste, avec Bénédicte Michalon, géographe.

La campagne serait-elle le meilleur endroit pour accueillir les réfugiés les plus vulnérables ? Dans le cadre des « réinstallations » en France — par le HCR — de réfugiés venus de pays moins sûrs, des communes rurales se sont portées volontaires pour les accueillir. Récit en Dordogne où la volonté des bénévoles et des élus tente de compenser les manquements de l’État dans l’accompagnement de ces personnes fragilisées par les violences de la guerre ou de leur histoire migratoire.

Quand, à l’automne 2015, Pascal Bour­deau, maire d’une petite commune de Dordogne, entend l’appel de Bernard Cazeneuve aux édiles de France pour accueillir des réfugiés (« votre mobil­i­sa­tion est déter­mi­nante », leur écrit-il), il n’hésite pas une seconde. La France vient de s’engager à recevoir 22 000 réfugiés « relo­cal­isés » depuis les hotspots de Grèce et d’Italie (dont elle n’accueillera finale­ment que 5 030 personnes). La photo d’Alan Kurdî, enfant syrien trouvé mort sur une plage, plane encore dans les esprits. La ville de Nontron, 3 500 habi­tants, ouvre donc ses portes à deux familles syri­ennes. Deux familles soudanaises et une autre centre-africaine les rejoin­dront deux ans plus tard. Elles sont arrivées dans le cadre d’un programme d’évacuation d’urgence de Libye vers le Niger sous mandat du Haut-Commis­sariat des Nations-Unies pour les réfugiés, le HCR (voir notre article à ce sujet).

« Je considère que c’est un devoir d’accueillir ces gens, déclare le maire devenu égale­ment vice-prési­dent du conseil départe­mental. Je suis issu d’une famille de résis­tants et Nontron a accueilli des Lorrains et des Alsa­ciens juifs pendant la Deux­ième Guerre mondiale. La Dordogne est une terre d’asile : accueillir ces cinq familles allait de soi ». En 2015, Pascal Bour­deau contacte donc le préfet et prépare l’arrivée de la première famille syri­enne avec son conseil munic­ipal. Les condi­tions sont réunies : les écoles sont mobil­isées, des navettes mises en place vers Périgueux et Angoulême (pas Limoges, l’autre grande ville de la zone). Plusieurs asso­ci­a­tions se disent prêtes à accom­pa­gner ces nouveaux venus que la guerre et la vie dans les camps a « un peu cabossés physique­ment et mentale­ment », constate le maire de Nontron.

Deux plaques évoquant les expulsés et réfugiés de Lorraine et d’Alsace accueillis à Nontron pendant la deux­ième guerre mondiale. © Béné­dicte Michalon 2019

Ces réfugiés ont béné­ficié du programme de réin­stal­la­tion du HCR, qui existe depuis longtemps et indépen­dam­ment de l’épisode des hotspots de la crise de l’accueil en Europe. La France n’avait jusqu’alors pas participé à ce programme qui permet de réin­staller dans des pays sûrs des réfugiés présents dans les camps de l’organisation human­i­taire. C’est le cas au Liban, en Turquie, en Guinée, au Tchad ou encore au Niger. Cette réin­stal­la­tion s’exerce selon le critère human­i­taire de la plus grande vulnérabilité.

En France, l’accueil des réfugiés passe par les territoires

L’État français, qui pour la première fois a accepté de participer à un programme de réin­stal­la­tion, délègue l’accueil de ces familles et personnes réfugiées à des asso­ci­a­tions nationales ou locales. En octobre 2017, la France annonçait l’ac­cueil de 10 000 réfugiés d’ici octobre 2019, dont 3 000 venant du Tchad et du Niger, dans le cadre des programmes de réin­stal­la­tion de migrants. Ce chiffre n’est pas encore atteint 1, mais la Délé­ga­tion inter­min­istérielle à l’hébergement et à l’accès au loge­ment (Dihal) a mandaté pas moins de 24 opéra­teurs pour accom­pa­gner ces réfugiés parti­c­ulière­ment vulnérables sur l’ensemble du territoire.

À Périgueux, en Dordogne, l’association Aurore s’est occupée des Syriens, tandis que France terre d’asile (FTdA) a pris en charge les Subsa­hariens évacués de Libye via le Niger. Accueillis dans un premier temps dans la Cité de Clair­vivre, un impor­tant étab­lisse­ment public médico-social à Sala­gnac, ils ont été relogés ensuite dans les communes du départe­ment qui se portaient volontaires.

Une réfugiée soma­li­enne évacuée de Libye avec son mari et leur bébé, né en Dordogne, où ils sont désor­mais installés. © Catherine Guil­yardi 2019

Pour Claire Courte­cuisse, histo­ri­enne du droit à l’Université Grenoble-Alpes, la volonté poli­tique d’installer les migrants à la campagne remonte à la fin du XIXe siècle, quand se consolide l’idée d’une commu­nauté nationale soucieuse d’identifier les étrangers sans les mêler au reste de la popu­la­tion. « On pense alors que le migrant étranger s’installera de façon durable dans des campagnes, vidées par les Français, grâce aux valeurs attachées à la terre, gage de stabilité et d’ancrage ». Les forts besoins en main‑d’œuvre, notam­ment saison­nière, perme­t­tent au secteur agri­cole de déroger aux lois qui protè­gent la main‑d’œuvre nationale, comme celle du 10 août 1932 qui ne s’ap­pli­quera pas au secteur primaire.

Sur les natu­ral­i­sa­tions, là encore, les zones rurales font excep­tion. À la Libéra­tion, instruc­tion est donnée par le général de Gaulle à son ministre de la Justice de « limiter stricte­ment les natu­ral­i­sa­tions dans les villes, notam­ment à Paris, Marseille, Lyon, où l’afflux des étrangers n’est pas désir­able », quitte à les favoriser en milieu rural. L’idée d’une répar­ti­tion équitable des étrangers accueillis sur le terri­toire français a ressurgi avec la loi Asile et Immi­gra­tion du 10 septembre 2018, qui confie à chaque préfet de région un schéma régional d’ac­cueil des deman­deurs d’asile et des réfugiés (SRADAR) en lien avec le schéma national.

Post de France terre d’asile sur l’arrivée de réfugiés du Sahel à la Cité de Clair­vivre en Dordogne en février 2018. © Twitter

« Avec la poli­tique de répar­ti­tion terri­to­riale, la ques­tion de l’accueil par les petites villes et les villages se pose de plus en plus », affir­mait Matthieu Tardis, chercheur à l’Ifri, devant les maires de France invités à l’atelier de la Dihal sur le « Relo­ge­ment des réfugiés : un enjeu pour la cohé­sion des terri­toires ». Selon le chercheur, les terri­toires ruraux sont une « terre d’asile (…), le citoyen [étant] l’accélérateur de l’intégration des réfugiés. À la fois parce qu’il les aide à s’approprier la langue, et parce qu’il peut être facteur d’insertion profes­sion­nelle ».Avec sa « Stratégie nationale pour l’accueil et l’intégration des personnes réfugiées », lancée en juin 2018, l’État en appelle — à nouveau — aux maires pour reloger durable­ment les réin­stallés, réfugiés ou deman­deurs d’asile présents dans les Cada (Centres d’Accueil des deman­deurs d’asile) ou CAO (Centres d’accueil et d’orientation).

Les premiers CAO, ouverts à la hâte à l’automne 2015 pour « mettre à l’abri » les occu­pants de la lande de Calais (appelée « la jungle ») et de la place Stal­in­grad à Paris, n’ont pas toujours été bien accueillis par les popu­la­tions, se souvient Olivier Clochard, directeur de Migrinter. Installé à Poitiers, ce labo­ra­toire héberge le programme de recherche « Campagnes françaises dans la dynamique des migra­tions inter­na­tionales ». Camigri réunit une dizaine de géographes sur trois terrains en Aquitaine (Périgord vert, Vienne et Pyrénées arié­geoises) et s’intéresse à l’installation de nouveaux habi­tants dans les campagnes, qu’ils soient réfugiés, deman­deurs d’asile, néo-ruraux ou agricul­teurs. Pendant 5 ans (2016−2021), les chercheurs observeront les change­ments que ces arrivées provo­quent en termes démo­graphiques, économiques et poli­tiques dans ces lieux peu peuplés.

Docu­ments admin­is­tratifs et carnet de notes de la chercheuse venue rencon­trer un couple de réfugiés évacués de Libye et ‘réin­stallés’ en Dordogne. © Béné­dicte Michalon 2019

« La mise en place de disposi­tifs établis sans concer­ta­tion inquiète les acteurs, explique Olivier Clochard, on doit entendre ces mécon­tente­ments, voire comprendre les raisons qui conduisent les personnes à ces réti­cences. » Le chercheur retient aussi l’expérience posi­tive des tables rondes menées dans les communes rurales des Deux-Sèvres : « Ces rencon­tres perme­t­tent de saisir une multi­tude d’initiatives. Écoutant les protag­o­nistes, effec­tuant des enquêtes (…), j’observe que les poli­tiques migra­toires ne se font plus unique­ment dans les ministères ou les préfec­tures aujourd’hui ; elles se constru­isent égale­ment dans les campagnes avec ces diverses mobil­i­sa­tions. »

Le rôle important des bénévoles

Les bénév­oles jouent un rôle central dans l’accueil des réfugiés en zone rurale. À Nontron, Brigitte, l’ancienne direc­trice d’école, était à la retraite l’année de l’arrivée de la première famille syri­enne. « Je suis entrée en lien avec l’association prestataire. On devait rencon­trer la famille ensemble, mais la personne de l’association m’a fait faux bond ; alors, je me suis débrouillée, et c’est ce que je fais depuis ! » Brigitte met en place un accom­pa­g­ne­ment scolaire. Avec les nouvelles arrivées, elle mobilise son frère, Christophe, égale­ment à la retraite, puis la femme de Christophe, Marie-Noëlle, retraitée du conseil départe­mental, qui garde les petits quand les parents suivent des cours de français deux fois par semaine.

Ces réfugiés parti­c­ulière­ment vulnérables ont besoin de soins médi­caux. Les rendez-vous se multi­plient, parti­c­ulière­ment pour la famille soudanaise arrivée avec une petite fille hand­i­capée qui demande beau­coup de soins et de déplace­ments. « J’ai fini par lancer un appel par le Collectif de tran­si­tion citoyenne en Périgord vert (Gco) qui fonc­tionne par email, raconte Brigitte. Nous sommes aujour­d’hui une trentaine de bénév­oles, dont quinze très actifs, et ça marche plutôt pas mal. »

Brigitte et Marie-Noëlle, bénév­oles auprès des réfugiés, devant une plaque commé­mora­tive à la mairie de Nontron. © Béné­dicte Michalon 2019

L’installation de ces familles nombreuses béné­ficie aussi aux communes. « Nos cinq familles de réfugiés nous ont apporté 20 enfants et ont sauvé nos écoles », se réjouit Erwan Carabin, l’adjoint au maire de Nontron. « Les plus jeunes ont appris le français en un temps éclair. Pour les adultes, c’est plus compliqué. » Pour raconter son histoire, Issam 2 et sa femme, des Syriens arrivés en 2018 d’un camp du HCR au Liban, deman­dent à leur fils Mansour, 16 ans, de traduire leurs propos.

Issam a reçu un éclat d’obus au pied et attend la recon­nais­sance de son hand­icap par la Maison départe­men­tale des personnes hand­i­capées (MDPH) pour pouvoir trouver un travail adapté. Il ne peut pas se déplacer à Périgueux pour suivre les cours de français langue étrangère proposés par le Greta. L’association mandatée locale­ment par l’État pour la prise en charge des « réin­stallés » a achevé son mandat après un an pour des raisons budgé­taires (c’est la norme). Les cours, et tout le reste, se sont arrêtés du jour au lende­main. « Ils devaient aller deux fois par semaine à Périgueux, explique Brigitte, c’était impos­sible pour lui, alors nous avons mis en place un cours locale­ment, d’abord financé par une asso­ci­a­tion périgour­dine puis, quand ça s’est arrêté, grâce à une bénévole… jusqu’à ce qu’elle trouve du travail ! » Aujourd’hui, il n’y a plus d’enseignement du français pour les réfugiés à Nontron.

La maîtrise du français est pour­tant une des prior­ités des disposi­tifs mis en place par les asso­ci­a­tions prestataires de l’État. France terre d’asile finance égale­ment 200 heures de cours de français pendant sa prise en charge. Lorsque le mandat prend fin pour des raisons budgé­taires, les communes doivent prendre le relais. Ce n’est pas toujours possible dans une petite ville comme Nontron.

Erwan Carabin, adjoint au maire de Nontron, devant la mairie. © Catherine Guil­yardi 2019

Dans son HLM, bercé par le chant des canaris en cage, Issam sort son télé­phone pour lancer l’application qui lui permet de commu­ni­quer en français grâce à une traduc­tion immé­diate à l’écrit et à l’oral. Le résultat est plutôt satis­faisant, mais ne convient pas à toutes les situ­a­tions. Pendant les rendez-vous médi­caux, les réfugiés de Nontron peuvent appeler une asso­ci­a­tion d’interprètes à Paris, à laquelle la mairie souscrit par tranches de 15 minutes. « On a bien un habi­tant qui parle arabe et accepte de venir quand on l’appelle, explique Erwan Carabin, mais on ne peut pas le solliciter tout le temps. Il faut aussi savoir ménager nos bénév­oles ! »

« On ne peut pas s’habituer
à une souffrance, physique
ou mentale comme ça,
surtout quand on ne peut rien faire
pour la soulager. » 

Marie-Noëlle, bénévole

Entre les cours de soutien scolaire, deux fois par semaine, et l’accompagnement aux rendez-vous médi­caux ou admin­is­tratifs dans les grandes villes avoisi­nantes, Brigitte trouve le temps de monter le dossier MDPH de la petite Soudanaise de 8 ans, lour­de­ment hand­i­capée, afin qu’elle soit scolar­isée avec des horaires aménagés. Elle a aussi repris le dossier d’Issam, ouvert par l’association prestataire qui a dû renoncer à accom­pa­gner cette famille depuis que sa salariée est en congé de longue durée. Les bénév­oles ne reçoivent aucune forma­tion et appren­nent « sur le tas ». En mai dernier, Brigitte craque ; elle doit s’arrêter quelque temps. « L’histoire de ces gens est douloureuse, explique Marie-Noëlle, sa belle-sœur. Lorsque nous les accom­pa­gnons aux rendez-vous médi­caux, nous entrons dans leur intimité. On ne peut pas s’habituer à une souf­france, physique ou mentale comme ça, surtout quand on ne peut rien faire pour la soulager. »

La déci­sion de l’État de placer ces réfugiés parti­c­ulière­ment vulnérables dans des zones qui souf­frent de déser­ti­fi­ca­tion médi­cale surprend. « Nous avons eu un prob­lème à propos d’une famille qui avait une urgence, se souvient Pascal Bour­deau. Un médecin de Nontron a refusé de les prendre, même entre deux rendez-vous, alors qu’ils ne pouvaient pas se déplacer. Nous avons réglé le prob­lème grâce aux bénév­oles et je n’ai pas voulu polémi­quer avec lui. La précarité de la médecine en milieu rural est une réalité et sa présence est une aubaine pour l’ensemble de notre commu­nauté. »

« On a des gens en diffi­culté dans notre propre popu­la­tion, ajoute Erwan Carabin, on ne peut pas créer de fossé entre les migrants et les autres. Il faut que l’action de la mairie soit pareille pour tous. »

Les limites de l’installation en milieu rural

La Dihal a évalué les relo­ge­ments pour la première fois en avril 2018 à l’échelle des villes et villages de moins de 5 000 habi­tants. Ils sont opérés depuis 2015 pour « soulager l’effort de certains terri­toires par la mobil­i­sa­tion de loge­ments vacants dans des terri­toires moins tendus ». 6 % des relo­ge­ments de familles ou d’individus réfugiés ont eu lieu dans ces communes.

DIHAL 2. Fiche éval­u­a­tion – Le relo­ge­ment des réfugiés dans les terri­toires ruraux

« Les réfugiés relogés en mobilité géographique dans les terri­toires ruraux »,
Les évaluations de la DIHAL, avril 2018.

Dans son éval­u­a­tion, le Pôle Migrants de la Dihal fait plusieurs recom­man­da­tions : ne pas envoyer à la campagne « les personnes néces­si­tant un suivi médical régulier ou présen­tant des fragilités psychologiques » ; s’assurer du consen­te­ment des réfugiés pour une instal­la­tion en milieu rural ; véri­fier qu’ils ont les moyens de commu­ni­quer et se déplacer par eux-mêmes pour prendre rapi­de­ment un emploi dans les filières qui recru­tent. Et la Dihal de conclure à la néces­sité d’un suivi régulier pour « assurer les besoins à court terme des réfugiés relogés dans les terri­toires ruraux ». Cepen­dant, une fois relogés, les réfugiés ont d’autres besoins, notam­ment l’aide à l’emploi qui n’est pas prévue dans la mission des asso­ci­a­tions prestataires.

L’assistante sociale du départe­ment, qui prend le relais quand l’accompagnement spéci­fique d’un an arrive à son terme, peut inter­venir comme elle le fait pour tout autre public « fragile ». En Dordogne, il y a besoin de main‑d’œuvre, notam­ment dans l’agriculture. Les deux pères soudanais de Nontron qui souhaitaient travailler se sont vus proposer un travail à 40 kilo­mètres. Faute de voiture, ils ont dû décliner.

« Que faire sans capacité à être mobile
et tant que les gens ne maîtrisent pas la langue ? » 

Pascal Bour­deau, maire de Nontron en Dordogne

« On a besoin de gens pour ramasser les pommes, confirme Pascal Bour­deau, et l’économie de Nontron est floris­sante, notam­ment dans le luxe avec l’usine Hermès et le sellier CWD de l’équipe de France d’équitation. Certaines entre­prises me disent qu’elles manquent de bras, mais que faire sans capacité à être mobile et tant que les gens ne maîtrisent pas la langue ? » Les réfugiés vivent pour l’instant du RSA, des aides de la Caf et de la soli­darité du voisi­nage. « On ne peut pas dire que rien n’a été fait par l’État, recon­naît le maire de Nontron. Un comité de pilotage a été mis en place pendant un an et demi par la préfec­ture avec les asso­ci­a­tions prestataires et les assis­tantes sociales du départe­ment, mais le dispositif spéci­fique s’éteint parfois trop tôt. Il faudrait pouvoir le prolonger pour des cas diffi­ciles. »

L’intervenante sociale qui suit Aman, un jeune Érythréen désor­mais installé dans la banlieue de Périgueux (après plusieurs mois à la Cité de Clair­vivre), sait qu’il aurait besoin d’être accom­pagné plus longtemps. Il attend toujours le début d’une forma­tion d’électricien mais, comme les autres réfugiés suivis par les asso­ci­a­tions prestataires, sa maîtrise du français est très faible, insuff­isante pour qu’il soit autonome après un an de prise en charge.

Liliane Gonthier, maire de la commune déléguée de Boulazac, dans la banlieue de Périgueux. © Catherine Guil­yardi 2019

« Tout cet accom­pa­g­ne­ment n’est pas assez struc­turé pour perme­ttre aux réfugiés de s’intégrer », s’emporte Liliane Gonthier, maire de Boulazac, dont la commune a aussi dû accueillir des deman­deurs d’asile dans un hôtel proche de la mairie. « Si on veut être une terre d’accueil, il faut une volonté poli­tique. Quand on voit les deman­deurs d’asile entassés dans le Formule 1, sans cuisine ou même frigo, ce n’est pas un accueil digne. On sait que, dans certaines communes, les migrants sont repartis vers les grandes villes, peut-être vers la jungle de Calais. Ce n’est pas une poli­tique aboutie et ça manque d’humanité ! » « J’aurais pu continuer à accueillir des personnes », se désole Pascal Bour­deau qui ne souhaite pas recevoir plus de 5 familles dans sa commune, pour­tant conva­incu que « l’intégration est plus facile dans les campagnes et que les mélanges sont une richesse ». Mais il n’y a aucune coor­di­na­tion entre les différents acteurs insti­tu­tion­nels et peu ou pas de suivi. « Quand on arrive au bout du dispositif prévu par les asso­ci­a­tions prestataires, on nous laisse tomber ! »

Certaines familles désirent déjà rejoindre les grandes villes où elles ont des proches. Si Issam, enfant de paysans en Syrie, a choisi la campagne quand le HCR au Liban lui a demandé de choisir, Aman, évacué de Libye via un camp du HCR au Niger, ne savait pas où il arriverait en France quand l’intervenante sociale de FTdA l’a accueilli à Bordeaux.

« Les territoires ruraux peuvent être des laboratoires de dispositifs innovants en matière d’accueil. »

Olivier Clochard, directeur de Migrinter

Comment relever les défis d’une instal­la­tion dans des petites communes, volon­taires mais impuis­santes à retenir ces familles et surtout ces hommes en âge de travailler ?

« Si les lois sont faites prin­ci­pale­ment par des séden­taires, et des séden­taires qui ne connais­sent pas toujours les spéci­ficités de ces terri­toires ruraux, regrette Olivier Clochard, il me semble impor­tant de s’intéresser aux ques­tions poli­tiques rela­tives à la circu­la­tion, voire à l’accueil des personnes dans ces communes rurales — quel que soit le niveau : insti­tu­tionnel, asso­ci­atif voire informel — car dans certains cas, elles peuvent être vues à bien des égards comme des labo­ra­toires de disposi­tifs inno­vants, rompant avec cette petite musique lanci­nante des discours présen­tant générale­ment l’immigration comme un prob­lème... »

* Ce reportage fait partie d’une série de deux arti­cles rédigés pour De facto. Vous pouvez aussi écouter le reportage de Catherine Guil­yardi, « Réfugiés : du Niger à la Dordogne », et l’entretien de François Héran, directeur de l’Institut Conver­gences Migra­tions, dans l’émis­sion Grand Reportage de France Culture du 30 août 2019.

1 Dernière minute. Le 13 août 2019, alors que le présent article était bouclé, la Direc­tion générale des étrangers a publié sur son site le nombre de réfugiés syriens et subsa­hariens accueillis en France au titre du programme de réin­stal­la­tion : 8 394 personnes, soit un chiffre proche des 10 000 réin­stal­la­tions que le prési­dent Macron avait annon­cées au HCR en octobre 2017 pour la fin de l’année 2019. Le commu­niqué mentionne le programme d’évac­u­a­tion d’ur­gence des réfugiés de Libye vers le Niger financé par l’Union européenne, sans préciser la part qu’il représente sur les 8 394 personnes réin­stal­lées en France.

2 Les prénoms des réfugiés ont été modifiés.

Pour aller plus loin
L’auteure

Catherine Guil­yardi est jour­nal­iste pour la BBC et Radio France, rédac­trice en chef de De facto. Elle s’est rendue en Dordogne en juin 2019.

Avec la contribution de :
  • Béné­dicte Michalon, géographe, est membre du projet Camigri « Les campagnes françaises dans la dynamique des migra­tions inter­na­tionales » (2016−2021) coor­donné par le labo­ra­toire Migrinter.
  • Olivier Clochard, géographe, est directeur de Migrinter (Univer­sité de Poitiers/​CNRS) et membre du réseau euro-africain Migreurop. Il est égale­ment fellow de l’Institut Conver­gences Migrations.
  • Claire Courte­cuisse, maître de conférences-HDR en histoire du droit à la Faculté de droit de Grenoble, Centre de Recherches Juridiques (CRJ EA 1965), Univer­sité Grenoble Alpes.
Pour citer cet article

Catherine Guil­yardi, « L’accueil de réfugiés « réin­stallés » dans les communes rurales françaises », Dossier « Réfugiés : du Niger à la Dordogne », De facto [En ligne], 10 – 11 | été 2019, mis en ligne le 30 août 2019. URL : https://​www​.icmi​gra​tions​.cnrs​.fr/​2​0​1​9​/​0​8​/​0​7​/​d​e​f​a​c​t​o​-​e​te-11/

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