Patrick Simon : un discours sur l’immigration qui vise à « créer des antagonismes », dans Mediapart, 17 sept. 2019

Nous repub­lions l’in­té­gralité de cet entre­tien de Patrick Simon (Ined, directeur du départe­ment INTEGER de l’IC Migra­tions) avec l’aimable autori­sa­tion de Medi­a­part.

Par Louise Fressard

Le sociodémographe Patrick Simon rappelle qu’une partie significative des classes populaires sont elles-mêmes immigrées ou descendantes d’immigrés. Et que cette opposition entre classes populaires et immigrés apparaît surtout comme le fruit d’une construction politique.

Le prési­dent de la République Emmanuel Macron a revendiqué le 16 septembre 2019, devant les parlemen­taires de sa majorité, d’affronter la ques­tion de l’immigration et ce au nom des « classes popu­laires ». « Les bour­geois n’ont pas de prob­lèmes avec ça : ils ne la croisent pas. Les classes popu­laires vivent avec », a‑t-il déclaré. Entre­tien avec le sociodé­mo­graphe Patrick Simon, directeur de recherche à l’Institut national d’études démo­graphiques (Ined) et spécial­iste des discrim­i­na­tions. Il a notam­ment participé à l’enquête « Trajec­toires et orig­ines », qui montre qu’en France les discrim­i­na­tions racistes exis­tent bien. Même à la deux­ième généra­tion, les inégal­ités selon l’origine dans l’accès aux diplômes et à l’emploi persis­tent « toutes choses égales par ailleurs » pour les minorités visibles.

Cela a‑t-il un sens d’opposer les classes popu­laires et les immi­grés, comme l’a fait Emmanuel Macron devant les élus de sa majorité ? 

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Patrick Simon : Les travaux sur la xéno­phobie, les sondages sur l’attitude à l’égard de l’immigration montrent qu’effectivement les enquêtés issus des classes popu­laires sont plus nombreux à avoir des posi­tions critiques sur l’immigration et la diver­sité. Mais les vari­a­tions en fonc­tion du diplôme et de la caté­gorie socio­pro­fes­sion­nelle traduisent la maîtrise des codes par les milieux éduqués et les cadres supérieurs qui valorisent la tolérance. Il s’agit souvent de discours de principe (mais pas toujours), qui sont peu artic­ulés avec des pratiques. Les milieux popu­laires n’utilisent pas forcé­ment ces codes et pour­raient appa­raître plus xéno­phobes ou racistes, alors que dans la pratique, la cohab­i­ta­tion entre popu­la­tion majori­taire et popu­la­tion d’origine immi­grée se construit plutôt dans les milieux popu­laires que dans les milieux supérieurs, même si une frac­tion de ces derniers peut être très cosmopo­lite.C’est ce que dit Emmanuel Macron, en parlant des « bons senti­ments » des classes bour­geoises, non ? 

Les « bons senti­ments » ne sont pas synonymes d’ouverture. De fait, Emmanuel Macron tire des conclu­sions très prob­lé­ma­tiques, en supposant l’hostilité à l’immigration des milieux popu­laires qui font l’expérience de cette cohab­i­ta­tion. Or, il n’y a pas réelle­ment d’hostilité dans les quartiers et les villes où s’observent les cohab­i­ta­tions. Dans l’enquête « Trajec­toire et orig­ines », les habi­tants qui vivent dans des quartiers popu­laires très mélangés et qui font partie de la popu­la­tion majori­taire – c’est-à-dire qui ne sont pas d’origine immi­grée sur deux généra­tions – ont plus souvent des amis d’origine diverse que lorsqu’ils vivent dans des quartiers huppés ou moins mélangés. En pratique, ces habi­tants des quartiers popu­laires et leurs enfants ont une plus grande ouver­ture de leur cercle rela­tionnel. Ils font l’expérience concrète et quoti­di­enne de la dimen­sion multi­cul­turelle. Cela ne va pas sans fric­tions, mais il est faux de dire que c’est sur ce terreau de cohab­i­ta­tion que se construit l’hostilité à l’immigration.

Il est donc très prob­lé­ma­tique de faire comme s’il exis­tait dans ces milieux popu­laires un ras-le-bol à l’égard de l’immigration, qui serait récupéré par le Rassem­ble­ment national, et qu’il faudrait répondre à cette crispa­tion des « Français de base » par des mesures sur l’immigration.

C’est un discours poli­tique récur­rent, tenu par Nicolas Sarkozy, Jacques Chirac et avant lui les gouverne­ments social­istes succes­sifs de François Mitter­rand. Le chan­tage au vécu sur le mode – « c’est facile d’être human­iste quand on ne vit pas dans les ghettos » – est un grand clas­sique du discours poli­tique. Pour­tant, on a plutôt observé un reflux du vote pour le Front national en région parisi­enne dans les années 2000, notam­ment dans des secteurs comme la Seine-Saint-Denis, où il avait construit ses premières percées dans les années 1980. Tout simple­ment car des routines et des modes de vie collec­tifs se sont installés, dans lesquels la diver­sité a été compléte­ment incor­porée par les classes popu­laires. Donc, ce n’est pas néces­saire­ment conflictuel sur le moyen terme.

Il existe d’autres villes où il y a du conflit, où ce dernier est mis en scène par les poli­tiques, par exemple à Béziers ou à Hénin-Beau­mont. Quand on s’intéresse aux raisons pour lesquelles l’immigration y est perçue comme une menace, on s’aperçoit souvent qu’il y a eu un travail poli­tique pour rendre les immi­grés respon­s­ables de prob­lèmes qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’immigration.

Pointer l’immigration comme l’« enjeu social » pour les classes popu­laires, n’est-ce pas oublier la respon­s­abilité du discours poli­tique lui-même ? 

Les réponses aux enquêtes d’opinion sur ces ques­tions varient aussi en fonc­tion des discours poli­tiques. Évidem­ment, si Emmanuel Macron lance un débat national sur l’immigration, il va prob­a­ble­ment y avoir une remontée de l’attribution des prob­lèmes à l’immigration. Pour­tant, les derniers sondages montrent que l’immigration n’est plus un sujet prior­i­taire pour les Français, y compris des classes populaires.

Ce discours poli­tique fonc­tionne comme une prophétie autoréalisatrice ? 

Oui, absol­u­ment. La stratégie de cristalliser le débat poli­tique autour de l’immigration est util­isée régulière­ment depuis le milieu des années 1970. Dans un texte de 1977, Tewfik Allal et ses collègues propo­saient la notion de « fonc­tion miroir » pour qual­i­fier le rôle joué par l’immigration dans les débats publics : ce dont les immi­grés seraient respon­s­ables révèle en creux les crises et dérè­gle­ments de la société. Une fois le débat lancé, les poli­tiques assurent qu’eux-mêmes ne perçoivent pas l’immigration comme prob­lé­ma­tique, mais qu’ils sont bien obligés de répondre à leurs électeurs… Tout cela est totale­ment construit : les préoc­cu­pa­tions récentes des Français concer­naient plutôt les retraites, le chômage, l’éducation et la mobilité sociale.

Le mouve­ment des « gilets jaunes » est un bon indi­ca­teur de la refor­mu­la­tion des prob­lé­ma­tiques. Au début de la mobil­i­sa­tion, on s’attendait à un mouve­ment populiste, chauvin et anti-immi­grés. Et très rapi­de­ment, on s’est rendu compte que, malgré quelques excep­tions, les reven­di­ca­tions des gilets jaunes présen­tées par leurs divers représen­tants et représen­tantes, ou lisi­bles dans les cahiers de doléances, n’avaient rien à voir avec l’immigration. Ce qui est plutôt éton­nant : on n’arrête pas de nous bassiner avec l’immigration et l’insécurité culturelle, et ce n’est pas un sujet pour le plus impor­tant mouve­ment social de ces dernières années !