Un nouvel urbanisme pour accueillir celui qui vient

Cyrille Hanappe, architecte

Face au désengagement de l’État en matière d’hébergement, des municipalités se mobilisent partout dans le monde, imaginant un nouvel urbanisme et une nouvelle architecture pour faire de la place à tous.

Fin 2015, quand le maire de Grande Synthe (Nord) décide de créer le premier « camp human­i­taire1 » de France, il le fait contre l’avis de l’État. Damien Carême répond ainsi à l’installation sur sa petite commune de plus de 2 500 migrants en partance pour l’Angleterre. Le campe­ment du Basroch, décrit par Mathieu Baltazar, chef de projet adjoint chez Médecins Sans Fron­tières (MSF), comme « pire que tout », est un lieu informe de tentes et de cabanes enfon­cées dans une boue collante et froide. 

Le maire décide donc de s’associer à MSF pour la construc­tion d’un camp qui respecterait la dignité de ses habi­tants. L’État n’aura de cesse, par l’intermédiaire de son préfet, de tenter d’empêcher l’ouverture du camp de La Linière, allant jusqu’à remettre en cause le respect de normes de sécu­rité, pour­tant totale­ment absentes de l’ancien campement !

MSF prend la quasi-totalité du coût de construc­tion en charge (3 millions d’euros), la mairie environ 15 %, mais l’État, légale­ment respon­s­able de l’hébergement sur l’ensemble du terri­toire, ne met pas un sou. Une atti­tude cohérente avec son inac­tion à Calais, la ville voisine. 

Les politiques locales se redéfinissent

Des erreurs impor­tantes seront commises lors de la construc­tion de la Linière, puis dans la gestion du camp, signes de la complexité de la situ­a­tion et de l’inexpérience de tous les acteurs. Elles expli­queront en partie l’incendie provoqué par un petit groupe d’habitants en avril 2017 qui met fin à l’existence du camp, mais avec cette initia­tive de Grande-Synthe, c’est la première fois en France qu’une ville prend en charge la mission d’accueil légale­ment dévolue à l’État.

Sans remonter au haut Moyen Âge et à l’époque des villes-franches, l’action de Damien Carème réac­tive le mouve­ment munic­i­pal­iste des années 1970 porté par deux maires, dont René Carême, le père, déjà maire de la ville du Nord, et Hubert Dubedout de Grenoble. Face aux erre­ments de l’État en matière d’accueil et à la réalité vécue sur les terri­toires, les poli­tiques locales se redéfinissent. 

Les villes françaises se nour­ris­sent d’autres expéri­ences dans des lieux confrontés depuis longtemps à ces prob­lé­ma­tiques, en Grèce, en Amérique Latine ou en Asie du Sud-Est. En France, la recherche pluridis­ci­plinaire sur la « Ville Accueil­lante » débouche en 2018 sur un livre éponyme et fournit une réflexion et des solu­tions pratiques face à ces nouvelles ques­tions sociales et urbaines.

Le posi­tion­nement fort de Damien Carême en faveur d’un accueil munic­ipal des migrants n’a pas tardé à faire des émules dans toute la France, prin­ci­pale­ment dans des villes de gauche et écol­o­gistes. Si, à Briançon, Grenoble, Nantes, Ivry, Paris ou encore Montreuil, certains engage­ments ont pu appa­raître comme des posi­tion­nements de principe ou d’opportunité face aux gouverne­ments succes­sifs, ils s’inscrivent néan­moins dans un courant mondial.

Les villes accueillantes imaginent la ville de demain

L’accès au pouvoir de gouverne­ments autori­taires affir­mant et légiférant claire­ment contre l’accueil amène les maires à des engage­ments plus marqués, comme celui de la ville de Riace en Calabre. Le maire de la petite ville ital­i­enne connaîtra d’ailleurs des ennuis judi­ci­aires sous le ministère de l’Intérieur de Mateo Salvini (2018–19). Damien Carême revient, lui, dans l’actualité en 2018 avec la créa­tion de l’Association nationale des villes et terri­toires accueil­lants avec huit autres maires. Aujour­d’hui, 34 villes et collec­tiv­ités sont membres de l’Anvita.

En Alle­magne, des dizaines de collec­tiv­ités ont créé de véri­ta­bles petits bouts de ville qui sont autant de quartiers d’accueil. Construits en matériaux de qualité, insérés dans un tissu urbain au fonc­tion­nement différent de celui des camps, ils perme­t­tent aux habi­tants de circuler dans la ville. En 2016, plus de 70 projets étaient ainsi présentés à la Bien­nale de Venise dans le pavillon alle­mand qui avait fait son thème de l’accueil dans les villes. 

Des installations à Paris pour des occupations plus longues

À Paris, si la « bulle » de la porte de la Chapelle mise en place par la mairie—et large­ment médi­atisée en 2016—n’est qu’un lieu de transit admin­is­tratif de court terme, d’autres initia­tives d’occupation plus longues sont réal­isées. La Ville investit ainsi des bâti­ments en attente de trans­for­ma­tions, comme l’Hôpital Saint-Vincent-de-Paul ou la Caserne Exel­mans, mais des promo­teurs privés mettent aussi des bâti­ments à dispo­si­tion dans l’attente des chantiers. Elle prend égale­ment un rôle actif dans la construc­tion de bâti­ments tempo­raires dans le Bois de Boulogne, l’ancienne forti­fi­ca­tion d’Ivry ou dans un ancien site indus­triel à Ivry-sur-Seine.

En 2019, une Maison des réfugiés ouvre dans le 14ème arrondisse­ment, à l’initiative d’Aurélie El Hassak Marzo­rati d’Emmaüs Soli­dar­ités. C’est un lieu d’accueil de jour pour tous, migrants comme habi­tants plus anciens du quartier. Chacun peut y trouver des renseigne­ments, laver son linge, accéder à une biblio­thèque, prendre un verre ou manger à des tarifs très adaptés, voire gratu­ite­ment, rencon­trer des personnes et y vivre des moments festifs ou de concerts. Mais ce n’est pas un lieu d’héberge­ment. Plus générale­ment, ces actions posi­tives s’in­scrivent dans un envi­ron­nement global de l’ac­cueil néan­moins désas­treux, avec des milliers de personnes dans les camps informels du Nord de Paris, ainsi que des centaines de mineurs non accom­pa­gnés contraints de dormir dans les rues toutes les nuits. Pour ces derniers, la compé­tence de l’ac­cueil relève du départe­ment et donc bien de la ville dans le cas de Paris.

Un concert à la Maison des réfugiés. Crédits : Cyrille Hanappe.

Faire de la place à tous

Les poli­tiques néo-munic­i­pal­istes pour pallier les défi­ciences de l’État montrent que nombre de personnes restent exclues des disposi­tifs human­i­taires clas­siques ou ne trou­vent pas de lieux d’accueil. À Paris, notam­ment, les capac­ités d’accueil sont plus que saturées. Plus de 46 000 personnes sont hébergées dans des hôtels réqui­si­tionnés, 4 000 autres sont dans la rue, dont plus de 700 enfants et 150 bébés avec leur mère. 

L’arrivée et l’accueil des migrants dans les villes posent de nouvelles ques­tions à l’architecture et l’urbanisme. De nouvelles formes de « faire abri », d’héberger, d’habiter doivent être inven­tées. En pleine campagne élec­torale, la maire de Paris a présenté des pistes de réflexion avec la créa­tion de nouveaux centres d’hébergements, de haltes dans les mairies d’arrondissement ou de « bagageries solidaires » pour déposer ses affaires… 

Le soci­o­logue Richard Sennett appelait à « ouvrir la ville » dans son ouvrage Bâtir et Habiter – Pour une éthique de la ville » (2019) en créant des coquilles et des membranes poreuses pour que la ville s’adapte et fasse de la place à tous. Plus que jamais, la ques­tion de l’accueil dans les villes est devenue une ques­tion de développe­ment durable.

↑1 La notion de « camp human­i­taire » est un concept inex­is­tant dans la termi­nologie de la logis­tique human­i­taire. Employé par les médias et les respon­s­ables poli­tiques, ce terme fusionne deux idées plus anci­ennes, à savoir le camp de réfugiés et l’action humanitaire.

Pour aller plus loin
L’auteur

Cyrille Hanappe est archi­tecte, enseignant-chercheur à l’École nationale supérieure d’architecture Paris-Belleville où il dirige le Diplôme spécialisé en archi­tec­ture (DSA) « Archi­tec­ture et risques majeurs ». Il s’occupe égale­ment de l’association Actes & Cités qui travaille sur la ques­tion de la dignité dans le loge­ment. Il est fellow de l’Institut Conver­gences Migrations.

Citer cet article

Cyrille Hanappe, « Un nouvel urban­isme pour accueillir celui qui vient », in : Michel Agier (dir.), Dossier « Les villes accueil­lantes », De facto [En ligne], 16 | Février 2020, mis en ligne le 26 février 2020. URL : https://www.icmigrations.cnrs.fr/2020/02/24/defacto-016–03/

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