Que sait-​on réellement du lien entre immigration et délinquance ?

Interrogé sur plusieurs faits divers de violences et d’agressions survenus durant l’été, Gérald Darmanin déclarait en juillet : « il faut mettre fin à l’en­sauvage­ment d’une partie de la société ».[i] Plus qu’un simple mot, le concept d’« ensauvage­ment » a été théorisé par le « crim­i­no­logue » Xavier Raufer (un pseu­do­nyme) dans la préface de l’ouvrage La France Orange mécanique[ii] paru en 2013. Il a depuis été large­ment popu­larisé dans les milieux d’extrême droite, [iii] et progres­sive­ment adopté au sein de la droite républicaine.

On retiendra du décryptage détaillé[iv] de cet élément de langage qu’il sert à désigner la délin­quance et les auteurs de violence, indis­tincte­ment, en amal­ga­mant divers phénomènes depuis les inci­vil­ités jusqu’aux formes de violences extrêmes.

En outre, contraire­ment aux « sauvageons » de Jean-​Pierre Chevènement et « racailles » de Nicolas Sarkozy qui désig­nent expressé­ment des indi­vidus, l’« ensauvage­ment » évoque un phénomène de société qui serait un processus de dé-​civilisation, de rupture culturelle, et serait le fait d’un collectif indistinct.

Dans ce contexte, alors que l’actualité poli­tique de septembre 2020 se concentre autour des ques­tions d’insécurité, de délin­quance et de crim­i­nalité, nombreux sont celles et ceux parmi les poli­tiques[v], polémistes[vi], (anciens) hauts fonc­tion­naires et magis­trats[vii] à faire explicite­ment le lien avec l’immigration : la cause de l’augmentation de la délin­quance et de la crim­i­nalité serait ainsi une conséquence directe de l’immigration « massive » vers la France.[viii] La reven­di­ca­tion de ce lien de cause à effet s’appuie sur les percep­tions des Français : en 2019, d’après la CNDH, 37% des personnes inter­rogées jugeaient que « l’immigration est la prin­ci­pale cause de l’insécurité » (+3 par rapport à 2018).[ix] Les discours poli­tiques alarmistes alimentent ces percep­tions, d’autant plus s’ils émanent de respon­s­ables hauts placés comme un ministre de l’Intérieur.

L’essentiel des discours liant immi­gra­tion /​délin­quance /​criminalité sont fondés sur des argu­ments quan­ti­tatifs tels que la hausse des crimes et délits commis par des personnes immi­grées, descen­dantes d’immigrés et étrangères ou encore la surreprésen­ta­tion de ces mêmes personnes parmi les détenus en France.

Les statis­tiques nationales sur la délin­quance[x] tien­nent compte de la nation­alité des personnes (française ou étrangère) et non pas du lieu de nais­sance (née en France ou immi­grée) ou de celui des parents (née d’au moins un parent immigré ou non).[xi] Si l’on exclut les personnes dont la nation­alité est inconnue, 85% des condamnés sont français et 15% de nation­alité étrangère.[xii] Est-​ce « beau­coup » ? Si l’on compare à la part des étrangers parmi la popu­la­tion rési­dant sur le terri­toire national (7,5%)[xiii] c’est le double : c’est une propor­tion impor­tante et cela demande à être analysé en détail. 

D’abord, dans 99,2% des condamna­tions de personnes de nation­alité étrangère, les infrac­tions sont des délits – dont plus de 55% concer­nent la circu­la­tion routière et des vols – et dans seule­ment 0,8% des crimes. Si on observe une hausse de 10% des condamna­tions pour délits des personnes de nation­al­ités étrangères entre 2006 et 2018 – et une baisse d’autant du nombre de condamna­tions pour crimes – [xiv] on observe des vari­a­tions sur la période : alors que le nombre de condamna­tions de personnes étrangères a baissé entre 2006 et 2012, il repart à la hausse depuis. De plus, la part des étrangers dans les condamna­tions (y compris de Français) varie selon la nature de l’infraction : 25% pour le travail illégal, 41% pour les faux en écri­ture publique ou privée, près de 50% des infrac­tions douanières et 78 % pour les infrac­tions rela­tives à la police des étrangers, c’est-​à-​dire, pour l’essentiel des infrac­tions liées à la régu­larité du séjour des étrangers en France. 

Pour compléter cette analyse et tenter de prendre en compte, au moins pour partie, les immi­grés et leurs descen­dants, des recherches ont été menées à partir de dossiers judi­ci­aires, en codant l’origine des personnes à partir de la conso­nance de leurs patronymes.[xv] Il en ressort que les immi­grés (dont les étrangers) et leurs descen­dants « sont surtout présents dans les types de délin­quance qui sont typique­ment celles des milieux popu­laires, mais qui sont égale­ment les formes de délin­quance les plus visi­bles, les plus simples et donc les plus réprimées par la police et la justice ».[xvi]

Cette dernière cita­tion permet de toucher du doigt deux facteurs d’analyse clés pour appréhender la délin­quance des immi­grés, dont les étrangers, ainsi que de leurs descen­dants, et ainsi mieux informer le débat public sur cette question.

Le premier facteur, large­ment étayé par les travaux de la recherche, est le traite­ment discrim­i­na­toire dont sont victimes les personnes immi­grées (étrangères ou pas) et leurs descen­dants, [xvii] à commencer par les contrôles au faciès.[xviii] Ainsi, en orien­tant la vigi­lance poli­cière, les représen­ta­tions racistes participent du mécan­isme de prophétie auto-​réalisatrice.[xix] Un autre aspect de ces discrim­i­na­tions est à chercher dans le traite­ment des étrangers par le système judi­ci­aire. Si les magis­trats ne discrim­i­nent pas consciem­ment les étrangers, les travaux de recherche montrent qu’à infrac­tions égales les étrangers sont plus lour­de­ment sanc­tionnés que les nationaux : la précarité juridique et sociale des étrangers y joue un rôle déter­mi­nant.[xx]

Le deux­ième facteur est à chercher du côté des inégal­ités socio-​économiques et terri­to­ri­ales. Comme indiqué plus haut, la délin­quance des immi­grés (dont les étrangers) et de leurs descen­dants est d’abord une délin­quance de milieux popu­laires, une délin­quance de « pauvres », forte­ment liées aux condi­tions de vie dans les quartiers popu­laires.[xxi] Or, il est établi que les immi­grés et leurs descen­dants sont surreprésentés parmi les caté­gories socio-​économiques et les terri­toires les moins favorisés.[xxii]

Les personnes immi­grées orig­i­naires d’Afrique sont surreprésen­tées parmi les ouvriers et les employés (32% contre 19% pour les non-​immigrés) et sous-​représentées parmi les cadres (13% contre 20% pour les non-​immigrés).[xxiii] En 2010, la pauvreté en termes de condi­tions de vie[xxiv] affecte 19% des ménages immi­grés, contre 13% en moyenne. Par exemple, 30% des ménages immi­grés déclarent qu’en règle générale, l’ensemble des revenus est insuff­isant pour couvrir toutes les dépenses courantes.[xxv] Les personnes immi­grées sont aussi surreprésen­tées dans les quartiers les plus denses en loge­ments sociaux et en chômeurs.[xxvi]

Une analyse spéci­fique permet d’établir que les propor­tions de jeunes pris en charge par la Justice à Marseille et la part des immi­grés, dans les arrondisse­ments où habitent ces jeunes, ne sont pas signi­fica­tive­ment différentes.[xxvii] Ainsi, dès lors que l’on ramène la répar­ti­tion par origine à un niveau géographique assez fin, la surreprésen­ta­tion disparaît.

L’ensemble de ces données ont récem­ment été rappelées par des statis­ti­ciens[xxviii] et soci­o­logues[xxix] pour contex­tu­aliser la surmor­talité liée à la Covid-​19 parmi les personnes immi­grées. Elles n’ont en revanche pas été commen­tées par les poli­tiques, a fortiori depuis que le débat médi­a­tique tourne autour des ques­tions de sécurité.

Dès lors, prétendre vouloir s’attaquer à l’immigration, parfois impro­pre­ment qual­i­fiée de « massive »[xxx] pour réduire la délin­quance semble infondé. C’est, bien davan­tage, une lutte effi­cace contre les inégal­ités sociales, scolaires et terri­to­ri­ales qui perme­t­trait, à moyen terme, de diminuer les actes de délin­quance au sein des milieux popu­laires dont les immi­grés et étrangers sont une composante.

Il est certes diffi­cile d’appréhender de façon synthé­tique toutes les nuances et la complexité des rapports entre immi­gra­tion et délin­quance. Pour autant, le large écho médi­a­tique que trou­vent les discours simplistes, souvent faux et imprégnés de xéno­phobie, faisant de l’immigration la prin­ci­pale cause de la délin­quance, renforce la construc­tion d’un imag­i­naire collectif « d’ensauvagement ». Au risque d’aggraver encore les tensions sociales et de polariser le débat public sur des enjeux faussés.

Laurent Mucchielli et Barbara Joannon pour Désinfox-Migrations

[i] Le Figaro, Entretien Gérald Darmanin, 24 juillet 2020 https://​bit​.ly/​3​hyARs0

[ii] Laurent Obertone, La France Orange mécanique, Ring, 2013

[iii] Le Figaro, Le Pen : « ensauvage­ment de notre nation », 16 février 2016 https://​bit​.ly/​3​6cWpIT ; RTL, Fusillade dans la Somme : « un symp­tôme de l’en­sauvage­ment de notre société » pour Marine Le Pen, 25 août 2015 https://​bit​.ly/​3​cqqyVO ; BFMTV, « Zone de non-​France », « Terrorisme civil » : Le RN débat de « l’ensauvagement de la société », 1 décembre 2018 https://​bit​.ly/​2​RT4EkR ; Valeurs Actuelles, Ensauvagement : Marine Le Pen dénonce “un déni idéologique”, 5 septembre 2020 https://​bit​.ly/​2​Hm66tT

[iv] France info, « L’ensauvagement », décryptage d’un élément de langage emprunté par Gérald Darmanin à l’extrême droite, 9 septembre 2020 https://​bit​.ly/​3​2EcXHf Ce décryptage s’appuie sur les analyses de Mariette Darrigrand, sémi­o­logue, chargée de cours à l’université Paris 13, Denis Bertrand, sémi­oti­cien, professeur à l’université Paris 8 et Arnaud Mercier, professeur de commu­ni­ca­tion poli­tique à l’université Paris 2.

[v] Par exemple Eric Ciotti sur CNEWS le 15 septembre https://​bit​.ly/​2​Haz6ov ; Valérie Pécresse sur France Inter le 1 septembre https://​bit​.ly/​3​2ElBpb ou encore Jean Messiha sur Twitter https://​bit​.ly/​2​FC53pg

[vi] Par exemple Eric Zemmour sur CNEWS le 31 août https://​bit​.ly/​3​3Bd45N

[vii] Par exemple Philippe Bilger, Magistrat hono­raire et repris par Valeurs Actuelles le 26 août https://​bit​.ly/​3​2BNpKU

[viii] Cet article ne commente pas l’idée reçue selon laquelle l’immigration en France serait massive. Parmi les différentes publi­ca­tions de Désinfox-​Migrations sur le sujet, lire notam­ment l’article de François Héran Rapport de la Cour des Comptes sur l’entrée, le séjour et le premier accueil des personnes étrangères en France : lecture critique https://​bit​.ly/​2​ZICrSN

[ix] CNCDH, Rapport 2019 sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xéno­phobie, 24 juillet 2020, p.26 https://​bit​.ly/​3​kq0yNd

[x] Pour en savoir plus sur la mesure statis­tique de la délin­quance lire cet article publié dans la revue AJ Pénal en avril 2019 : https://​bit​.ly/​3​cjpN17

[xi] La base du suivi de la délin­quance est un outil de suivi statis­tique des crimes et délits constatés par les forces de sécu­rité : l’état 4001, où sont enreg­istrés, par type d’infraction, quelques carac­téris­tiques de ceux qui les commet­tent : sexe, statut de mineur ou majeur, nation­alité. Néanmoins, ces données n’étant pas disponibles publique­ment, l’analyse produite ci-​dessous repose sur les données du ministère de la Justice rela­tives aux condamna­tions pronon­cées par les tribunaux français.

[xii] Ministère de la Justice, Statistiques des condamna­tions en 2018, publiées le 6 février 2020 https://​bit​.ly/​3​knqBon

[xiii] Insee, Immigrés – étrangers, 24 juillet 2020 bit​.ly/​2​wHK4wq

[xiv] Ministère de la Justice, Tableaux sur les condamna­tions selon le type d’infraction, la nature de l’infraction, la nature de la peine et les carac­téris­tiques des condamnés, De 2006 à 2018 (provi­soire). https://​bit​.ly/​3​knqBon

[xv] Laurent Mucchielli, La France telle qu’elle est, Chapitre 3 « Les immi­grés et/​ou les musul­mans nous menacent-​ils ? », Fayard, mars 2020

[xvi]Idem.

[xvii] V. Tiberj, P. Simon, « Vie citoyenne et partic­i­pa­tion poli­tique », in C. Beauchemin, C. Hamel, P. Simon (dir.), Trajectoires et orig­ines. Enquête sur la diver­sité des popu­la­tions en France, Paris, Ined, Documents de travail n° 168, p. 110 – 112.

[xix] R. Lévy, R. Zauberman, « La police et les minorités visi­bles : les contra­dic­tions de l’idéal répub­li­cain », in L.Mucchielli, La France telle qu’elle est, Chapitre 3 « Les immi­grés et/​ou les musul­mans nous menacent-​ils ? », Fayard, mars 2020

[xx] F. Jobard, S. Nevanen, « “La couleur du juge­ment”. Discriminations dans les déci­sions judi­ci­aires en matière d’infractions à agents de la force publique (1965−2005) », Revue française de soci­ologie, 2007, 2, p. 243 – 272 ; L. Mucchielli, E. Raquet, « Les comparu­tions immé­di­ates au TGI de Nice : la prison comme unique réponse à une délin­quance de misère ? », Revue de sciences crim­inelles et de droit pénal comparé, 2014, 1, p. 207 – 226. in L.Mucchielli, La France telle qu’elle est, Chapitre 3 « Les immi­grés et/​ou les musul­mans nous menacent-​ils ? », Fayard, mars 2020

[xxi] L.Mucchielli, La France telle qu’elle est, Chapitre 3 « Les immi­grés et/​ou les musul­mans nous menacent-​ils ? », Fayard, mars 2020

[xxii] INED, Observatoire des inégal­ités, voir notam­ment : Dominique Meurs, Le chômage des immi­grés : quelle est la part des discrim­i­na­tions ?, 2017 https://​bit​.ly/​3​iQceZo

[xxiii] INSEE, Catégories socio­pro­fes­sion­nelles des immi­grés et des descen­dants d’immigrés par origine géographique, Données annuelles 2019, 29 juin 2020 https://​bit​.ly/​3​iVchDi

[xxiv] La pauvreté en termes de condi­tions de vie des ménages mesure la propor­tion de ménages qui connais­sent au moins huit restric­tions parmi 27 réper­toriées, regroupées en quatre dimen­sions : l’insuffisance des ressources, les retards de paiement, les restric­tions de consom­ma­tion, et les diffi­cultés de logement.

[xxv] INSEE, Fiche théma­tique Conditions de vie, Immigrés, Edition 2012 https://​bit​.ly/​3​hWRf5Z

[xxvi] Idem.

[xxvii] Daphné Bidard et Laurent Mucchielli, « Qui sont les adoles­cents délin­quants ? Étude des dossiers de jeunes pris en charge par la justice à Marseille », Revue algéri­enne d’anthropologie et de sciences sociales, numéro 83 – 84, 2019

[xxviii] INSEE, Focus « Une hausse des décès deux fois plus forte pour les personnes nées à l’étranger que pour celles nées en France en mars-​avril 2020 », 7 juillet 2020, https://​bit​.ly/​2​VYaILr 

[xxix] Solène Brun et Patrick Simon, L’invisibilité des minorités dans les chiffres du Coronavirus : le détour par la Seine-​Saint-​Denis. » Dans De Facto juin 2020 https://​bit​.ly/​3​iLRf9Z

[xxx] Selon l’INSEE, en 2019, 9,9% de la popu­la­tion française est consti­tuée de personnes immi­grées, dont plus d’un tiers ont la nation­alité française. La part de la popu­la­tion étrangère en France est ainsi de 7,4% de la popula­tion totale http://​bit​.ly/​2​wHK4wq