Que sait-on réellement du lien entre immigration et délinquance ?

Inter­rogé sur plusieurs faits divers de violences et d’agressions survenus durant l’été 2020, le minis­tère de l’intérieur Gérald Darmanin avait déclaré : « il faut mettre fin à l’en­sau­va­ge­ment d’une partie de la société ».[i] Plus qu’un simple mot, le concept d’« ensau­va­ge­ment » a été théo­risé par le crimi­no­logue et essayiste Xavier Raufer* dans la préface de l’ouvrage ‘La France Orange méca­nique’ de Laurent Ober­tone,[ii] paru en 2013. Il a depuis été large­ment popu­la­risé dans les milieux d’extrême droite, [iii] et progres­si­ve­ment adopté au sein de la droite républicaine. 

On retiendra du décryp­tage détaillé[iv] de cet élément de langage qu’il sert à dési­gner la délin­quance et les auteurs de violence, indis­tinc­te­ment, en amal­ga­mant divers phéno­mènes depuis les inci­vi­lités jusqu’aux formes de violences extrêmes.

En outre, contrai­re­ment aux « sauva­geons » de Jean-Pierre Chevè­ne­ment et « racailles » de Nicolas Sarkozy[v] qui dési­gnent expres­sé­ment des indi­vidus, l’« ensau­va­ge­ment » évoque un phéno­mène de société qui serait un processus de dé-civi­li­sa­tion, de rupture cultu­relle, et serait le fait d’un collectif indistinct.

Dans ce contexte, alors que l’actualité poli­tique se concentre régu­liè­re­ment autour des ques­tions d’insécurité, de délin­quance et de crimi­na­lité, nombreux sont celles et ceux parmi les poli­tiques[vi], polé­mistes[vii], (anciens) hauts fonc­tion­naires et magis­trats[viii] à faire expli­ci­te­ment le lien avec l’immigration : la cause de l’augmentation de la délin­quance et de la crimi­na­lité serait ainsi une consé­quence directe de l’immigration « massive » vers la France.[ix]

« 85% des condamnés sont Fran­çais et 15% de natio­na­lité étran­gère : est-ce ‘beau­coup’ ? »

La reven­di­ca­tion du lien de cause à effet entre immi­gra­tion et délin­quance s’appuie sur les percep­tions des Fran­çais : en 2019, d’après la Commis­sion natio­nale consul­ta­tive des droits de l’Homme (CNCDH), 37% des personnes inter­ro­gées jugeaient que « l’immigration est la prin­ci­pale cause de l’insécurité » (+3 par rapport à 2018).[x] Les discours poli­tiques alar­mistes alimentent ces percep­tions, d’autant plus s’ils émanent de respon­sables hauts placés comme un ministre de l’Intérieur.

L’essentiel des discours liant immi­gra­tion /​délin­quance /​criminalité sont fondés sur des argu­ments quan­ti­ta­tifs tels que la hausse des crimes et délits commis par des personnes immi­grées, descen­dantes d’immigrés et étran­gères ou encore la surre­pré­sen­ta­tion de ces mêmes personnes parmi les détenus en France.

Les statis­tiques natio­nales sur la délin­quance[xi] tiennent compte de la natio­na­lité des personnes (fran­çaise ou étran­gère) et non pas du lieu de nais­sance (née en France ou immi­grée) ou de celui des parents (née d’au moins un parent immigré ou non).[xii] En excluant les personnes dont la natio­na­lité est inconnue, 85% des condamnés sont Fran­çais et 15% de natio­na­lité étran­gère.[xiii] Est-ce « beau­coup » ? C’est en tout cas une propor­tion impor­tante – le double de la part des étran­gers parmi la popu­la­tion fran­çaise (7,5%)[xiv] – et cela demande à être analysé en détail.

« Des types de délin­quance qui sont celles des milieux populaires »

D’abord, dans 99,2% des condam­na­tions de personnes de natio­na­lité étran­gère, les infrac­tions sont des délits – dont plus de 55% concernent la circu­la­tion routière et des vols – et dans seule­ment 0,8% des crimes. [Les crimes et les délits sont deux caté­go­ries d’infractions aux lois en vigueur qui se distinguent par leur gravité. Un crime, par exemple un meurtre, est une infrac­tion plus grave qu’un délit, par exemple un vol simple. Ndlr]

S’il y a bien une hausse de 10% des condam­na­tions pour délits des personnes de natio­na­lités étran­gères entre 2006 et 2018 – et une baisse d’autant du nombre de condam­na­tions pour crimes – [xv] des varia­tions s’observent sur la période : alors que le nombre de condam­na­tions de personnes étran­gères pour délits a baissé entre 2006 et 2012, il repart à la hausse depuis.

De plus, la part des étran­gers dans les condam­na­tions (y compris de Fran­çais) varie selon la nature de l’infraction : 25% pour le travail illégal, 41% pour les faux en écri­ture publique ou privée, près de 50% des infrac­tions doua­nières et 78 % pour les infrac­tions rela­tives à la police des étran­gers, c’est-à-dire , pour l’essentiel des infrac­tions liées à la régu­la­rité du séjour des étran­gers en France.

Pour compléter cette analyse et tenter de prendre en compte, au moins pour partie, les immi­grés et leurs descen­dants, des recherches[xvi] ont été menées à partir de dossiers judi­ciaires, en codant l’origine des personnes à partir de la conso­nance de leurs patro­nymes. Il en ressort que les immi­grés (dont les étran­gers) et leurs descen­dants « sont surtout présents dans les types de délin­quance qui sont typi­que­ment celles des milieux popu­laires, mais qui sont égale­ment les formes de délin­quance les plus visibles, les plus simples [voir le para­graphe précé­dent. Ndlr] et donc les plus répri­mées par la police et la justice ».[xvii]

Cette dernière cita­tion permet de toucher du doigt deux facteurs d’analyse clés pour appré­hender la délin­quance des immi­grés, dont les étran­gers, ainsi que de leurs descen­dants, et ainsi mieux informer le débat public sur cette question.

Discri­mi­na­tions et inéga­lités : deux facteurs d’analyse clés

Le premier facteur, large­ment étayé par les travaux de la recherche, est le trai­te­ment discri­mi­na­toire dont sont victimes les personnes immi­grées (étran­gères ou pas) et leurs descen­dants, [xviii] à commencer par les contrôles au faciès.[xix] Ainsi, les repré­sen­ta­tions racistes orientent la vigi­lance poli­cière, contri­buant de fait à la surre­pré­sen­ta­tion des personnes immi­grées et leurs descen­dants parmi les personnes inter­pel­lées et condam­nées.[xx]

Un autre aspect de ces discri­mi­na­tions est à cher­cher dans le trai­te­ment des étran­gers par le système judi­ciaire. Si les magis­trats ne discri­minent pas consciem­ment les étran­gers, des travaux de recherche sur le sujet montrent qu’à infrac­tions égales les étran­gers sont plus lour­de­ment sanc­tionnés que les natio­naux : la préca­rité juri­dique et sociale des étran­gers y joue un rôle déter­mi­nant.[xxi]

Le deuxième facteur est à cher­cher du côté des inéga­lités socio-écono­miques et terri­to­riales. Comme indiqué plus haut, la délin­quance des immi­grés (dont les étran­gers) et de leurs descen­dants est d’abord une délin­quance de milieux popu­laires, une délin­quance de « pauvres », forte­ment liées aux condi­tions de vie dans les quar­tiers popu­laires.[xxii]

Or, il est établi que les immi­grés et leurs descen­dants sont surre­pré­sentés parmi les caté­go­ries socio-écono­miques et les terri­toires les moins favo­risés.[xxiii] Les personnes immi­grées origi­naires d’Afrique sont surre­pré­sen­tées parmi les ouvriers et les employés (32% contre 19% pour les non-immi­grés) et sous-repré­sen­tées parmi les cadres (13% contre 20% pour les non-immi­grés).[xxiv] L’analyse de l’Insee la plus récente et la plus détaillée sur les condi­tions de vie des personnes immi­grées et leurs descen­dants montre qu’en 2010, la pauvreté en termes de condi­tions de vie[xxv] affecte 19% des ménages immi­grés, contre 13% en moyenne. Par exemple, 30% des ménages immi­grés déclarent qu’en règle géné­rale, l’ensemble des revenus est insuf­fi­sant pour couvrir toutes les dépenses courantes.[xxvi] Les personnes immi­grées sont aussi surre­pré­sen­tées dans les quar­tiers les plus denses en loge­ments sociaux et en chômeurs.[xxvii]

Une analyse spéci­fique permet d’établir que les propor­tions de jeunes pris en charge par la Justice à Marseille et la part des immi­grés, dans les arron­dis­se­ments où habitent ces jeunes, ne sont pas signi­fi­ca­ti­ve­ment diffé­rentes.[xxviii] Ainsi, dès lors que l’on ramène la répar­ti­tion par origine à un niveau géogra­phique assez fin, la surre­pré­sen­ta­tion disparaît.

Une réponse poli­tique inadaptée

L’ensemble de ces données ont récem­ment été rappe­lées par des statis­ti­ciens[xxix] et socio­logues[xxx] pour contex­tua­liser la surmor­ta­lité liée à la Covid-19 parmi les personnes immi­grées. Elles n’ont en revanche pas été commen­tées par les poli­tiques, a fortiori depuis que le débat média­tique tourne autour des ques­tions de sécurité.

Dès lors, prétendre vouloir s’attaquer à l’immigration, parfois impro­pre­ment quali­fiée de « massive »[xxxi] pour réduire la délin­quance semble infondé. C’est, bien davan­tage, une lutte effi­cace contre les inéga­lités sociales, scolaires et terri­to­riales qui permet­trait, à moyen terme, de dimi­nuer les actes de délin­quance au sein des milieux popu­laires dont les immi­grés et étran­gers sont une composante.

Il est certes diffi­cile d’appréhender de façon synthé­tique toutes les nuances et la complexité des rapports entre immi­gra­tion et délin­quance. Pour autant, le large écho média­tique que trouvent les discours simplistes, souvent faux et impré­gnés de xéno­phobie, faisant de l’immigration la prin­ci­pale cause de la délin­quance, renforce la construc­tion d’un imagi­naire collectif « d’ensauvagement ». Au risque d’aggraver encore les tensions sociales et de pola­riser le débat public sur des enjeux faussés.

*Xavier Raufer est le pseu­do­nyme utilisé par Chris­tian de Bongain, essayiste et crimi­no­logue français.

Laurent Mucchielli et Barbara Joannon pour Désinfox-Migrations


[i] Le Figaro, Entre­tien Gérald Darmanin, 24 juillet 2020 https://​bit​.ly/​3​hyARs0

[ii] Laurent Ober­tone, La France Orange méca­nique, Ring, 2013

[iii] Le Figaro, Le Pen : « ensau­va­ge­ment de notre nation », 16 février 2016 https://​bit​.ly/​3​6cWpIT ; RTL, Fusillade dans la Somme : « un symp­tôme de l’en­sau­va­ge­ment de notre société » pour Marine Le Pen, 25 août 2015 https://​bit​.ly/​3​cqqyVO ; BFMTV, « Zone de non-France », « Terro­risme civil » : Le RN débat de « l’ensauvagement de la société », 1 décembre 2018 https://​bit​.ly/​2​RT4EkR ; Valeurs Actuelles, Ensau­va­ge­ment : Marine Le Pen dénonce “un déni idéo­lo­gique”, 5 septembre 2020 https://​bit​.ly/​2​Hm66tT

[iv] France info, « L’en­sau­va­ge­ment », décryp­tage d’un élément de langage emprunté par Gérald Darmanin à l’extrême droite, 9 septembre 2020 https://​bit​.ly/​3​2EcXHf Ce décryp­tage s’appuie sur les analyses de Mariette Darri­grand, sémio­logue, chargée de cours à l’université Paris 13, Denis Bertrand, sémio­ti­cien, profes­seur à l’université Paris 8 et Arnaud Mercier, profes­seur de commu­ni­ca­tion poli­tique à l’université Paris 2.

[v] France Culture, Retour vers le Futur, 11.10.2016 http://​bit​.ly/​3​bKH8Bg

[vi] Par exemple Eric Ciotti sur CNEWS le 15 septembre https://​bit​.ly/​2​Haz6ov ; Valérie Pécresse sur France Inter le 1 septembre https://​bit​.ly/​3​2ElBpb ou encore Jean Messiha sur Twitter https://​bit​.ly/​2​FC53pg

[vii] Par exemple Eric Zemmour sur CNEWS le 31 août https://​bit​.ly/​3​3Bd45N

[viii] Par exemple Philippe Bilger, Magis­trat hono­raire et repris par Valeurs Actuelles le 26 août https://​bit​.ly/​3​2BNpKU

[ix] Cet article ne commente pas l’idée reçue selon laquelle l’immigration en France serait massive. Parmi les diffé­rentes publi­ca­tions de Désinfox-Migra­tions sur le sujet, lire notam­ment l’article de Fran­çois Héran Rapport de la Cour des Comptes sur l’entrée, le séjour et le premier accueil des personnes étran­gères en France : lecture critique https://​bit​.ly/​2​ZICrSN

[x] CNCDH, Rapport 2019 sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xéno­phobie, 24 juillet 2020, p.26 https://​bit​.ly/​3​kq0yNd

[xi] Pour en savoir plus sur la mesure statis­tique de la délin­quance lire cet article publié dans la revue AJ Pénal en avril 2019 : https://​bit​.ly/​3​cjpN17

[xii] La base du suivi de la délin­quance est un outil de suivi statis­tique des crimes et délits constatés par les forces de sécu­rité : l’état 4001, où sont enre­gis­trés, par type d’infraction, quelques carac­té­ris­tiques de ceux qui les commettent : sexe, statut de mineur ou majeur, natio­na­lité. Néan­moins, ces données n’étant pas dispo­nibles publi­que­ment, l’analyse produite ci-dessous repose sur les données du minis­tère de la Justice rela­tives aux condam­na­tions pronon­cées par les tribu­naux français.

[xiii] Minis­tère de la Justice, Statis­tiques des condam­na­tions en 2018, publiées le 6 février 2020 https://​bit​.ly/​3​knqBon

[xiv] Insee, Immi­grés – étran­gers, 24 juillet 2020 bit​.ly/​2​wHK4wq

[xv] Minis­tère de la Justice, Tableaux sur les condam­na­tions selon le type d’infraction, la nature de l’infraction, la nature de la peine et les carac­té­ris­tiques des condamnés, De 2006 à 2018 (provi­soire). https://​bit​.ly/​3​knqBon

[xvi] V. Le Goaziou, L. Mucchielli, La violence des jeunes en ques­tion, Nîmes, Champ social, 2009.

[xvii]Idem.

[xviii] V. Tiberj, P. Simon, « Vie citoyenne et parti­ci­pa­tion poli­tique », in C. Beau­chemin, C. Hamel, P. Simon (dir.), Trajec­toires et origines. Enquête sur la diver­sité des popu­la­tions en France, Paris, Ined, Docu­ments de travail n° 168, p. 110–112.

[xix] Les contrôles au faciès peuvent être définis comme les contrôles de police sur la voie publique, qui ciblent les étran­gers et leurs descen­dants en raison prin­ci­pa­le­ment de leur couleur de peau

[xx] R. Lévy, R. Zauberman, « La police et les mino­rités visibles : les contra­dic­tions de l’idéal répu­bli­cain », in L.Mucchielli, La France telle qu’elle est, Chapitre 3 « Les immi­grés et/​ou les musul­mans nous menacent-ils ? », Fayard, mars 2020

[xxi] F. Jobard, S. Nevanen, « “La couleur du juge­ment”. Discri­mi­na­tions dans les déci­sions judi­ciaires en matière d’infractions à agents de la force publique (1965–2005) », Revue fran­çaise de socio­logie, 2007, 2, p. 243–272 ; L. Mucchielli, E. Raquet, « Les compa­ru­tions immé­diates au TGI de Nice : la prison comme unique réponse à une délin­quance de misère ? », Revue de sciences crimi­nelles et de droit pénal comparé, 2014, 1, p. 207–226. in L.Mucchielli, La France telle qu’elle est, Chapitre 3 « Les immi­grés et/​ou les musul­mans nous menacent-ils ? », Fayard, mars 2020

[xxii] L.Mucchielli, La France telle qu’elle est, Chapitre 3 « Les immi­grés et/​ou les musul­mans nous menacent-ils ? », Fayard, mars 2020

[xxiii] INED, Obser­va­toire des inéga­lités, voir notam­ment : Domi­nique Meurs, Le chômage des immi­grés : quelle est la part des discri­mi­na­tions ?, 2017 https://​bit​.ly/​3​iQceZo

[xxiv] INSEE, Caté­go­ries socio­pro­fes­sion­nelles des immi­grés et des descen­dants d’immigrés par origine géogra­phique, Données annuelles 2019, 29 juin 2020 https://​bit​.ly/​3​iVchDi

[xxv] La pauvreté en termes de condi­tions de vie des ménages mesure la propor­tion de ménages qui connaissent au moins huit restric­tions parmi 27 réper­to­riées, regrou­pées en quatre dimen­sions : l’insuffisance des ressources, les retards de paie­ment, les restric­tions de consom­ma­tion, et les diffi­cultés de logement.

[xxvi] INSEE, Fiche théma­tique Condi­tions de vie, Immi­grés, Edition 2012 https://​bit​.ly/​3​hWRf5Z

[xxvii] Idem.

[xxviii] Daphné Bidard et Laurent Mucchielli, « Qui sont les adoles­cents délin­quants ? Étude des dossiers de jeunes pris en charge par la justice à Marseille », Revue algé­rienne d’anthropologie et de sciences sociales, numéro 83–84, 2019

[xxix] INSEE, Focus « Une hausse des décès deux fois plus forte pour les personnes nées à l’étranger que pour celles nées en France en mars-avril 2020 », 7 juillet 2020, https://​bit​.ly/​2​VYaILr 

[xxx] Solène Brun et Patrick Simon, L’invisibilité des mino­rités dans les chiffres du Coro­na­virus : le détour par la Seine-Saint-Denis. » Dans De Facto juin 2020 https://​bit​.ly/​3​iLRf9Z

[xxxi] Selon l’INSEE, en 2019, 9,9% de la popu­la­tion fran­çaise est consti­tuée de personnes immi­grées, dont plus d’un tiers ont la natio­na­lité fran­çaise. La part de la popu­la­tion étran­gère en France est ainsi de 7,4% de la popu­la­tion totale http://​bit​.ly/​2​wHK4wq